La lecture de la lettre de Guy
Môquet divise les enseignants
LE MONDE | 19.10.07 | 13h13 • Mis à jour le 19.10.07 | 15h10
Les professeurs n'aiment pas qu'on leur dise ce qu'ils doivent faire dans leur classe. Surtout si l'injonction vient d'en haut. Ce fut le cas
le 16 mai, quand Nicolas Sarkozy a décidé de "demander au futur ministre de l'éducation nationale que la lettre d'adieu de Guy Môquet soit lue en début d'année à tous les lycéens de
France". Depuis, la lecture de la lettre, prévue lundi 22 octobre, est devenue un objet de division.
Le Parti communiste accuse la droite de "réviser l'histoire" du fait que l'engagement politique du jeune résistant dans ses rangs n'est
jamais évoqué et a prévu, entre vendredi 19 octobre et lundi 22, de lui consacrer plusieurs hommages. M. Sarkozy envisage, lui, de se rendre lundi matin au lycée Carnot, à Paris, où fut scolarisé
Guy Môquet. Mais l'Elysée n'a pas confirmé sa venue. Des enseignants récusent cette "cérémonie d'édification morale", rappelant que, selon la Lettre aux éducateurs que leur a
adressée le chef de l'Etat, il convient de "laisser aux professeurs le libre choix de leur pédagogie."
Le monde enseignant avait d'abord réagi sans hostilité. Le symbole consistant à honorer un résistant communiste de 17 ans, assassiné en 1941 par
l'occupant allemand avec 26 autres otages, semblait inattaquable. Le PCF avait "salué", par la voix de sa secrétaire nationale, Marie-George Buffet, la décision présidentielle. "Ce
n'est pas condamnable, même si cela ne fait pas une politique éducative, avait commenté Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, principale fédération syndicale d'enseignants.
Evidemment, cela implique un travail pédagogique. Les valeurs, ce n'est pas seulement de la proclamation", avait-il ajouté.
Le ministre de l'éducation, Xavier Darcos, avait concrétisé l'engagement présidentiel par une "note de service" parue le 30 août au Bulletin
officiel. Indiquant que le chef de l'Etat commémorera, le 22 octobre, le souvenir de Guy Môquet, de ses "compagnons d'infortune et de tous les autres fusillés",elle annonçait que le
ministère de l'éducation "entend s'associer avec force" à cette commémoration.
Celle-ci commencera au cours de la matinée par la lecture de la lettre "en classe ou en grand groupe selon le choix des établissements".
La lecture "pourra être confiée à tous ceux qui, résistants ou déportés, peuvent aujourd'hui encore témoigner directement des sacrifices consentis", précise la note, évoquant ainsi des
pratiques banales lorsque les enseignants abordent cette période historique. La possibilité de "solliciter toute personnalité dont l'engagement, le rayonnement ou la notoriété pourraient
sensibiliser les élèves" fait écho à un courrier adressé par M. Darcos aux parlementaires, les invitant à participer à la commémoration. Le ministre, enfin, tient compte des critiques émises
sur la nécessité de dépasser l'aspect émotionnel. La note précise que "le programme se poursuivra par une réflexion collective dans le cadre de la classe" et que d'autres documents
pourront être utilisés, choisis parmi dix textes proposés.
A la rentrée, le SNES-FSU, syndicat majoritaire dans le secondaire, relaye les critiques contre "l'instrumentalisation politique de l'histoire
par Nicolas Sarkozy" mais ne semble pas, alors, devoir se mobiliser contre cette initiative. M. Darcos pense donc avoir désamorcé la polémique. C'était sans compter sur les excès de zèle.
L'entraîneur Bernard Laporte, le 7 septembre, avant le match de rugby France-Argentine, fait lire la lettre aux joueurs. Dans le cadre scolaire, certains recteurs ou chefs d'établissement en
rajoutent sur le solennel. Au lycée du Tampon, à La Réunion, la date est décalée au 29 octobre et le programme prévoit : "Levée des couleurs ; hymne national ; lecture de la lettre de Nicolas
Sarkozy ; intervention d'un représentant des anciens combattants ; lecture de la lettre de Guy Môquet ; minute de silence ; sonnerie aux morts ; chant des partisans"... Depuis, le proviseur
a fait marche arrière, mais cet exemple extrême a eu un franc succès sur le Net.
"La grogne s'installe", peut constater Hubert Tison, secrétaire général de
l'association des professeurs d'histoire-géographie. Le 3 octobre, le SNES appelle au "refus collectif" de lire la lettre. Depuis, la controverse enfle, alimentée par le débat sur
l'usage des tests ADN en matière d'immigration et les affaires de sans-papiers, qui rendent plus délicat le maniement d'un symbole de la Résistance.
Luc Cédelle
Article paru dans l'édition du 20.10.07