Écrivain, journaliste, blogger, Benny Ziffer est rédacteur en chef du supplément littéraire d’Haaretz, le principal quotidien israélien. Il est à l’origine de l’appel au boycott des écrivains israéliens au Salon du Livre de Paris qui ouvre ce vendredi. En
exclusivité pour nonfiction.fr, il s’explique.
"Tout écrivain israélien devrait, au fond de sa conscience, boycotter le Salon du Livre de Paris"
nonfiction.fr :Vous n'êtes pas sans savoir qu'Israël sera, cette année,
l'invité d'honneur du Salon du Livre à Paris. Une polémique est née sur la sélection "officielle" des écrivains israéliens ? Quel est le débat ?
Benny Ziffer :J’ai été le premier à lancer la pétition demandant le
boycott du Salon du Livre à Paris. Depuis, il y a eu beaucoup de débats et de polémiques.
nonfiction.fr :Pourquoi avoir lancé cet appel au boycott
?
Benny Ziffer :Il y a plusieurs problèmes. Le premier problème c’est que
notre gouvernement, notre ambassade, qui ont fait la sélection, n’ont choisi que des écrivains d’expression hébraïque en excluant, de fait, deux tiers de la scène israélienne : or celle-ci compte
une énorme communauté d’expression russe, ainsi qu’une communauté d’expression arabe. C’est donc très réducteur. Le deuxième problème, c’est le choix arbitraire des écrivains fait par des
bureaucrates de l’ambassade qui ont exclu des grandes figures comme notre poète national Nathan Zach. Pourtant il écrit en hébreu ! Le troisième problème, c’est que l’État israélien considère que
les écrivains sont des agents de propagande. À partir du moment où l’administration finance le billet d’avion, elle estime que l’écrivain est là pour servir la cause israélienne et elle
exige officiellement ce propagandisme dans un contrat que tous les écrivains doivent signer. C’est ce qui s’est passé avec les Salons du Livre de Paris et de Turin.
nonfiction.fr :Vous êtes sérieux ?
Benny Ziffer :Absolument. Le grand écrivain israélien Yehoshua Kenaz par
exemple n’est pas invité en France parce qu’il a refusé de signer ce document ! Or, son œuvre est largement traduite en Français. Et il écrit en hébreu.
nonfiction.fr :Un Israélien ne peut pas écrire en yiddish ? en arabe
? en anglais ?
Benny Ziffer :Pas aux yeux de notre ambassade ! Et s’il n’écrit pas en
hébreu, il n’a pas droit de cité au Salon du Livre. Il existe pourtant une littérature yiddish en Israël, bien qu’elle soit minoritaire. Il y a aussi une littérature d’expression
anglaise et même en français !
nonfiction.fr :Vous-même étiez invité au Salon du Livre et vous avez
refusé l'invitation ?
Benny Ziffer :Ils ne m’ont pas invité !
nonfiction.fr :C’est pour ça que vous avez appelé au boycott
?
Benny Ziffer :Oui, pour me venger ! Non, sérieusement, j’estime que
c’est une question essentielle. Tout écrivain israélien devrait, au fond de sa conscience, boycotter le Salon du Livre de Paris.
nonfiction.fr :Quels sont les auteurs qui refuseront de participer
? Benny
Ziffer :Malheureusement, seuls un ou deux auteurs invités ont boycotté le salon du livre : Aaron Shabtaï et Sami
Michael. Cela prouve que la liste a été bien faite par l’ambassade. Ceux qui ont été choisis ne risquaient pas de déserter ! On les a choisis pour cette raison même.
nonfiction.fr :Mais alors c’est un échec du boycott
?
Benny Ziffer :Le boycott a échoué pour l’instant, si on tient compte des
écrivains "invités". Cela s’explique très facilement car les écrivains choisis sont conformistes et acceptent les règles de l’État. Beaucoup d’autres écrivains ou essayistes ont toutefois appelé
au boycott, par exemple l’historien Ilan Pappe. Et cet appel au boycott suscite une vive polémique à Paris ou à Turin et dans le monde entier. Et de nombreux pays ont également appelé au boycott.
De ce point de vue c’est un succès.
nonfiction.fr :Les pays qui boycottent le salon du livre sont
essentiellement des pays arabes comme le Liban, le Yémen, l’Arabie Saoudite, le sultanat d'Oman, ou encore les pays du Maghreb, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, et bien sûr l'Iran. Tariq Ramadan
est également de leur côté, tout comme de nombreuses figures musulmanes. Ne risque-t-on pas de vous accuser de faire le jeu des ennemis d’Israël ?
Benny Ziffer :Je pense que les pays arabes auraient de toute façon
appelé au boycott. Il est important que les écrivains israéliens aussi se mobilisent et ne laissent pas la critique aux seuls pays arabes. C’est à mon avis le meilleur moyen de ne pas faire le
jeu des ennemis d’Israël, non pas en participant à cette mascarade du Salon du Livre, mais en étant les premiers à la dénoncer. Je dois dire aussi que je me sens très solidaire des éditeurs et
des écrivains arabes qui, du fait du boycott, vont être privés d’exposer au Salon du Livre.
nonfiction.fr :En même temps, un auteur pourrait refuser de
participer au pavillon officiel de l'Etat israélien, mais venir au Salon du Livre en étant l'invité d'un des nombreux autres stands ou d'un éditeur ? Ne pourriez-vous pas venir, par exemple, sur
le stand du Centre national du livre, ou des éditions Gallimard ?
Benny Ziffer :Oui, bien sûr. C’est ce qu’ont fait certains auteurs, par
exemple l‘écrivain palestinien d’expression hébraïque Sayed Kashua, qui n’est pas sur le stand officiel, mais sera l’invité des éditions de l’Olivier. De nombreux essayistes et journalistes
seront également présents mais pas officiellement dans le pavillon israélien.
nonfiction.fr :Vous êtes vous-même un écrivain singulier, atypique,
vous parlez dans vos romans de la Turquie, dont votre famille est originaire, de l'Egypte où vous aimez voyager, de l'homosexualité, thème peu fréquent dans la littérature israélienne. Vous êtes
un inclassable ?
Benny Ziffer :Oui ! Tous les écrivains sont inclassables. Et c’est
pourquoi l’administration officielle a du mal à digérer mes romans !
nonfiction.fr :Il y a une autre journaliste d'Haaretz, Amira Haas, qui comme vous est très inclassable. C'est la seule journaliste israélienne à vivre dans les territoires palestiniens (hier à Gaza,
aujourd'hui à Ramallah). Vous lisez ses articles ? Vous les appréciez ?
Benny Ziffer :Amira Haas est en effet la seule journaliste israélienne
vivant à Ramallah. Auparavant, elle vivait à Gaza. Elle prend beaucoup de risques dans sa vie professionnelle et privée. Elle est extrêmement courageuse. C’est à la fois une journaliste de grand
talent et une femme écrivain qui a d’ailleurs décidé de prendre une année sabbatique pour écrire. Elle aussi sera au Salon du Livre, dans un débat, mais de manière autonome par rapport aux
invités "officiels".
nonfiction.fr :Vous tenez l'un des blogs les plus populaires d’Israël en
parallèle de vos chroniques dans Haaretz. Vous croyez à l'avenir de l'écrit sur le web, à l'avenir de la littérature sur le web, à la vie d'une critique littéraire sur Internet, comme on
essaye de le faire à nonfiction.fr ?
Benny Ziffer :Au début, j’étais très réticent envers le web. Mais à
partir du moment où j’ai eu mon blog, j’ai découvert que c’était une source infinie de possibilités d’écriture, un moyen nouveau pour être lu, sans la médiation de l’éditeur ou du journal, et ce
contact direct avec les lecteurs me plaît.
nonfiction.fr :Vous lisez les critiques français, en quoi vous
irritent-ils, vous intéressent-ils ?
Benny Ziffer :Je tâche de suivre l’actualité littéraire française mais
je me heurte au fait que le discours critique est souvent local, régional. On fait l’éloge de livres que je n’ai pas la possibilité de connaître. Et quand je me mets à les lire, je suis souvent
déçu ! La littérature française est devenue très locale, très égocentrique. Comme la littérature israélienne ! Cela me chagrine beaucoup car j’ai grandi avec la littérature française, de Flaubert
à Genet, de Balzac à Claudel, de Proust à Céline, c’est très banal à dire, mais c’est vrai. Et aussi Francis Jammes, que j’ai traduit en hébreu. J’ai également passé six ans à traduire À
Rebours de Huysmans : quand je parle de Huysmans aux Français… ils ne le connaissent pas. Et ils me parlent de Christine Angot !
En même temps, j’aime Pierre Michon, Pierre Bergounioux. C’est ce que j’attends de la littérature française. J’aime beaucoup aussi Hervé
Guibert.
nonfiction.fr :Quel texte de Guibert ?
Benny Ziffer :Son Journal par exemple que je viens de lire,
parce qu’il s’attache à un sujet presque inexistant dans la littérature israélienne.
nonfiction.fr :N’est-ce pas très égocentrique aussi
?
Benny Ziffer :Non, c’est très littéraire ! L’écriture sur l’intimité
est, je trouve, un grand accomplissement chez lui.
nonfiction.fr :Si nonfiction.fr vous invitait, vous viendriez, pour
nous faire plaisir, au salon du livre cette semaine ?
Benny Ziffer :Mais je viens ! Pas comme invité officiel, mais comme
journaliste d’Haaretz. Je viens couvrir le Salon du Livre. Je viens raconter le boycott.
Propos recueillis (en français) par Frédéric Martel