«A Negro killed in Memphis» (1), titre le New York
Times, le 29 mars 1968.
La veille, une manifestation de soutien aux éboueurs de la capitale du Tennessee, conduite par Martin
Luther King, a dégénéré en émeutes. Un Noir de 16 ans a été abattu par la police et le pasteur prix Nobel de la paix a quitté la marche, écœuré. Afin de prouver que
son idéal de non-violence n’est pas mort, il promet de revenir pour une nouvelle manifestation. C’est ce qui le ramène à Memphis quelques jours plus tard. Le 4 avril
1968, à 18 h 01, Martin Luther King vient de se raser et de s’habiller pour se rendre à un dîner lorsqu’il sort sur le balcon de sa chambre du Lorraine Motel. Une balle de
fusil lui transperce la gorge, mettant fin à treize ans de combat obstiné contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis.
«La pire semaine»
Dans son numéro commémoratif de l’année 1968, le magazine Newsweek évoque ces journées comme
«la pire semaine» de l’Amérique. Le 31 mars, prenant acte du pourrissement de la guerre du Vietnam, le président démocrate Lyndon Johnson a solennellement
annoncé qu’il ne se représenterait pas à l’élection présidentielle de novembre 1968. Depuis deux semaines, Robert Kennedy a, lui, décidé d’être candidat aux primaires.
Qu’il veuille reprendre le flambeau de son frère John, assassiné en 1963, suscite l’enthousiasme des foules, comme le constate amèrement Johnson, dépité aussi de
l’ingratitude de la communauté noire pour laquelle il a tant fait. 1967 s’est achevée dans une ambiance de quasi-guerre civile, entre les manifs d’étudiants contre la
guerre du Vietnam et de violentes émeutes raciales. A Newark, Detroit, Chicago, comme dans plus de 170 autres villes, les ghettos noirs se sont à nouveau enflammés cet
été-là, au point qu’on a dû parfois envoyer l’armée.
Un siècle après l’abolition de l’esclavage par Abraham Lincoln, «l’Amérique a failli à ses
promesses», «cent ans ont passé et le Noir n’est pas encore libre. Cent ans ont passé et l’existence du Noir est toujours tristement entravée par les liens de la
ségrégation, les chaînes de la discrimination. Cent ans ont passé et le Noir vit encore sur l’île solitaire de la pauvreté, dans un vaste océan de prospérité matérielle»
: A Washington, face à la statue de Lincoln et devant 250 000 manifestants transportés d’émotion, Martin Luther King est à jamais entré dans l’Histoire, le
28 août 1963, par le plus magnétique de ses discours, I have a dream. Où en est-il quatre ans et demi plus tard ? En plein désarroi.
Malgré les incontestables succès engrangés par le mouvement des droits civiques, la frustration n’a pas
cessé de s’accumuler chez les vingt millions de Noirs américains. Où allons-nous ? Where do we go from here : chaos or community ? est titré l’essai dans
lequel King tente alors de refixer le cap. A coups de centaines de marches pour la liberté, de sit-in, de campagnes de boycott amorcées au milieu des années 50, la
ségrégation est devenue hors-la-loi. Fini les pancartes «réservé aux Blancs», terminé l’avant des bus interdit aux Noirs, abolies les «lois Jim Crow» qui permettaient aux
Etats racistes du Sud de nier la citoyenneté et le droit de vote des «nègres».
«Mort spirituelle»
L’action non-violente, dont le pasteur, arrière-petit-fils d’esclave, a été le porte-drapeau «a
bouleversé la conscience de l’Amérique et forcé le législateur à des réformes profondes sur le statut des Noirs» (2). Des conquêtes juridiques parachevées en 1964
et 1965 par Lyndon Johnson, avec le Civil Rights Act et le Voting Rights Act. Mais la reconnaissance de ces droits déjà inscrits de longue date dans la Constitution, ne
change rien au quotidien désespérant des «gens de couleur», qui restent au bas de l’échelle en matière d’emploi, de salaire, de logement, d’éducation. Le pasteur King est
déprimé. Il voit la rage qui monte chez les exclus, le racisme qui ne recule pas chez les nantis. Autre sujet d’inquiétude, le mouvement noir se fissure. La création du
parti des Black Panthers, en octobre 1966, consacre la montée en puissance de la ligne dure, celle qui considère Luther King comme un trop gentil «oncle Tom», refuse la
compromission avec le pouvoir blanc. Le leader étudiant Stokely Carmichael n’a plus peur de crier le slogan «black power».
Face aux jeunes révolutionnaires, Luther King était persuadé qu’une action concrète de terrain - celle
qu’il a entreprise à Chicago pour la rénovation des taudis et la déségrégation du logement - serait la bonne réponse. Mais l’inertie des autorités comme le racisme haineux
qui se déchaîne dans les quartiers blancs ont douché le rêve du pasteur. L’Amérique, prend-il conscience, est bien plus malade qu’il ne le pensait.
Discours prophétique
Et «si l’âme de l’Amérique se trouve mortellement empoisonnée, un seul mot doit figurer dans le
rapport d’autopsie : Vietnam. […] Une nation qui continue, au fil des ans, à dépenser davantage pour ses moyens de défense militaires que pour ses programmes de promotion
sociale se rapproche de la mort spirituelle», dénonce-t-il, à contre-courant d’une opinion publique largement favorable à la guerre. Avec ce discours du 4 avril
1967, King devient définitivement pour le FBI «un révolutionnaire, traître à sa patrie, un homme qui dirige un mouvement dont le but est désormais d’accomplir une
révolution sociale» (3).
A son combat antiguerre, le prix Nobel de la paix ajoute en effet la menace d’une désobéissance civile de
masse. C’est le grand projet qu’il peine à organiser lorsqu’il est abattu, à 39 ans : la Poor People’s Campaign doit faire converger sur Washington les
bataillons désarmés de millions de pauvres, Noirs, Blancs ou Latinos, prêts à camper là devant le Congrès et paralyser le pays tant que rien ne bougera. Résolu à «passer
d’une ère de droits civiques à une ère de droits humains», le leader noir tient un dangereux discours anticapitaliste, veut un revenu minimum pour tous, un budget
fédéral de lutte contre la pauvreté, la construction de HLM. L’apôtre de la déségrégation s’est mué en messie d’un nouveau monde, dont il rêve que l’Amérique soit le
laboratoire, un monde sans guerres, sans pauvres, sans racistes. Sans nostalgiques du Sud confédéré, comme cet avocat de Saint-Louis, qui offrait 50 000 dollars à qui
tuerait Martin Luther King. Une prime qui a pu appâter James Earl Ray, le minable petit braqueur en cavale, arrêté et condamné à 99 ans pour l’assassinat du pasteur. Il
mourra en prison vingt ans plus tard.
Dans son dernier discours prophétique, la veille de sa mort, King remercie Dieu de lui avoir permis de
vivre à cette époque «sens dessus dessous», même s’il ne va pas au bout du chemin. Car «quelque chose est en train d’arriver à notre monde. Les masses
populaires se dressent. Et partout où elles s’assemblent aujourd’hui - à Johannesburg, Nairobi, Accra, New York, Atlanta, Jackson, Memphis - le cri est le même : nous
voulons être libres.» La nouvelle de son assassinat provoque une nuit d’émeutes et 39 morts dans les ghettos noirs. Un mois plus tard, le 4 juin, Robert
Kennedy gagne les primaires de Californie. Il n’ira pas plus loin, abattu par un Palestinien.
(1) Jusqu’au début des années 70, le mot «negro» est le plus usité, même par les Noirs, et n’est pas
encore péjoratif. C’est Jesse Jackson qui, en 1988, prône l’emploi du terme Africains-Américains, qui s’est imposé aujourd’hui.
(2) Martin Luther King, Contre toutes les exclusions, Vincent Roussel, éd. Desclée de Brouwer,
1994.
(3) Martin Luther King Jr. Un homme et son rêve, Marie Agnès Combesque, le Félin, 2008.