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Compte rendu de la délégation de Droits devant !! à Bamako du 11 au 19 mars 2008
A l’occasion des deux journées de débat sur l’immigration organisées les 15 et 16 mars 2008 par l’Association Malienne des Expulsés (AME), une délégation de Droits devant !! s’est rendue à Bamako, afin de participer aux débats et renforcer les synergies de lutte entre mouvements du Sud et du Nord.
Dans la continuité de la lutte initiée en commun depuis septembre 2007 avec les camarades de la CGT, la délégation de Droits devant !! a travaillé en partenariat étroit avec ses deux délégués à Bamako, Raymond Chauveau, secrétaire de l’UL CGT de Massy, mandaté à cette occasion par le bureau confédéral de la CGT, et Olivier Villeret, représentant de l’UD CGT de Paris. Rencontre avec les camarades expulsés
Notre venue à Bamako a tout d’abord été l’occasion de retrouver des camarades expulsés avec qui nous avons lutté en France. Nous avons ainsi revu Diadié Sylla et Cissé Idrissa du squat de Cachan, Mady Diabakaté, ancien gréviste de Buffallo Grill, et également les camarades Sadio Diallo, Sadio Diaby et Diakhité Mahamadou. La détresse matérielle de ces camarades, qui contraste avec le statut de salarié qui était le leur en France avant leur expulsion, la souffrance psychologique qui a estompé leur combativité habituelle, confirment une fois de plus le caractère profondément intolérable de la politique d’expulsion et de stigmatisation menée par le gouvernement français.
Nous avons transmis à ces camarades le salut et le soutien de toute l’association. Nous continuerons à nous battre à leurs côtés – en collaboration avec l’AME – pour la satisfaction de leurs exigences, notamment celle de percevoir le bénéfice des cotisations sociales (santé, chômage, retraite) qu’ils ont versées pendant toutes les années où ils travaillaient pour des entreprises françaises. Il y a dans ces milliers d’expulsions de travailleurs sans-papiers un aspect inacceptable dés lors que l’état français, premier responsable de ces expulsions (desquelles sont complices les consulats qui délivrent les laissez-passer), s’accapare sans vergogne la totalité des cotisations versées par ces travailleurs. Ce véritable racket d’état doit cesser et les travailleurs sans-papiers expulsés et spoliés doivent désormais se mobiliser pour que l’état restitue ce qui leur est dû. Interventions dans les médias
Les deux premières journées à Bamako ont été l’occasion d’intervenir dans les médias locaux, afin de donner une résonance à ces deux journées organisées par l’AME, faire connaître les luttes que nous menons en France et affirmer nos revendications principales.
Une conférence de presse a ainsi été organisée le mercredi 12 mars avec la CGT, l’AME et son comité de soutien. Cette conférence a vu la présence de nombreux médias locaux (radios, presse écrite, télévision), et fut l’occasion de rappeler la nécessité de construire des liens entre militants du Nord et du Sud, et de mener des mobilisations coordonnées pour gagner la lutte des travailleurs sans-papiers et des expulsés, en inscrivant celle-ci dans le combat plus large contre la politique néocoloniale menée par l'Union Européenne en général, la France en particulier (notamment via les Accords de Partenariat Economique - « APE » -).
Nous avons ainsi décliné à la presse nos trois revendications principales: - Le gouvernement malien doit exiger du gouvernement français la régularisation des travailleurs maliens sans-papiers actuellement en France, au nom de leurs droits en tant que travailleurs et également au nom de la contribution fondamentale qu'ils apportent au développement du Mali ; - Le gouvernement malien, par l'intermédiaire de ses consulats, doit mettre fin à la politique de délivrance des laissez-passer d’expulsion. Ceux-ci détruisent la vie de milliers de citoyens maliens, paupérisent encore plus le Mali en asséchant le flux des transferts financiers envoyés par ces travailleurs sans-papiers et contribuent in fine à renforcer politiquement Sarkozy qui peut ainsi se vanter d’atteindre son chiffre en matière d’expulsions. - Le gouvernement malien doit refuser toute signature d'accord bilatéral sur le thème de l'immigration choisie et des quotas de travailleurs avec le gouvernement français. L’exemple du Sénégal, dont l’accord bilatéral n’accorde la délivrance que de mille cartes « salarié » en échange d’une augmentation massive des expulsions de travailleurs sénégalais sans-papiers, montre que ce type d’accord va à l’encontre des intérêts des populations. En ce sens, aucun accord ne doit être signé sans le préalable de la régularisation de tous les travailleurs sans-papiers maliens présents en France, l’ouverture inconditionnelle aux travailleurs maliens de la liste des 152 métiers dits « en tension », et l’accès des travailleurs expulsés aux droits sociaux liés aux cotisations (santé, chômage, retraite) qu’ils ont versé lorsqu’ils travaillaient pour des entreprises françaises.
Le jeudi 13 mars au soir, Jean-Claude Amara et Raymond Chauveau ont été invités par Nouhoum Keita, du C.A.D. (voir ci-dessous) et de la radio Kayira (104.4 FM à Bamako), pour intervenir à l’antenne pendant environ une heure et demie. Les discussions ont notamment porté sur les luttes actuelles des travailleurs sans-papiers en France, et sur la nécessité pour le peuple malien de forcer son gouvernement à refuser de s’agenouiller devant Sarkozy[1]. Rencontres avec des officiels autour des négociations sur un accord bilatéral Franco-Malien
La délégation a été reçue par le gouvernement et l’assemblée nationale maliens et par l’ambassade de France à Bamako.
Le vendredi 14 mars, avec les camarades de la CGT et de l’AME, nous avons été reçus, par le Ministre des Maliens de l’Extérieur de l’Intégration Africaine, M. Macalou. Le ministre et son chef de cabinet nous ont d’abord expliqué que les négociations étaient engagées entre la France et le Mali pour la signature d’un accord de « gestion concertée des flux migratoires », autrement dit d’un accord d’immigration choisie. Le ministre nous a fait valoir qu’il défendait au mieux les intérêts de ses compatriotes dans cette négociation, en dépit d’une pression extrême mise par la partie française. Après que nous lui ayons présenté nos revendications, le ministre nous a affirmé que nos mobilisations en France (notamment la régularisation des cuisiniers sans-papiers du restaurant « La Grande Armée) lui donnait un poids supplémentaire dans la négociation. Au vu des discussions que nous avons eues, il nous semble néanmoins très clair que le gouvernement malien a l’intention de signer un accord avec le gouvernement français, et que son contenu, quel qu’il soit, se fera au détriment du peuple malien.
Le mardi 18 mars, suite à l’intervention d’Oumar Mariko, député, nous avons été reçus avec les camarades de l’AME par le président de l’Assemblée Nationale du Mali, Dioncounda Traoré. Nous avons attiré son attention sur le fait qu’il était inacceptable que toutes les négociations entourant l’accord bilatéral soient tenues secrètes, et que le peuple malien, comme l’Assemblée Nationale elle-même, en soient tenus à l’écart. Le président nous a fait part de sa totale opposition à la signature de cet accord. Lors de la reprise des travaux parlementaires le 7 avril prochain, il est envisageable qu’un certain nombre de députés pose des questions au gouvernement sur ce sujet pour tenter de peser sur les négociations.
Ce même mardi 18 mars, avec l’AME et la CGT, nous avons également été reçus par le Premier Conseiller de l’Ambassade de France à Bamako. Les camarades de l’AME avaient apporté à cette occasion les dossiers de plusieurs travailleurs maliens expulsés de France, dont la situation est particulièrement insupportable (notamment des cas où la famille a été séparée, l’épouse et les enfants étant restés en France). Le conseiller a demandé aux camarades de l’AME de lui transmettre une synthèse de ces dossiers pour les étudier. Nous avons également échangé sur la question de l’accord bilatéral, en arguant qu’il serait absurde de concéder un infime quota de nouvelles cartes « salarié » à des maliens, sans que soient régularisés les travailleurs sans-papiers déjà présents en France. Nous avons par ailleurs exigé, au nom du droit à l’information des citoyens français et maliens, la publication du futur accord. Le conseiller s’est refusé à tout débat sur ces questions, expliquant en substance que son rôle n’est que d’appliquer la politique décidée à Paris.
Pour finir, il ressort néanmoins des discussions avec ces officiels que la question des droits sociaux liés aux cotisations versées par les travailleurs sans-papiers expulsés de France, question que nous avons nous-même soulevée, sera probablement reprise dans les négociations par la partie malienne, et peut-être intégrée sous une forme ou une autre à l’accord final. Participation aux deux journées organisées par l’AME
La délégation a participé aux deux journées de débat organisées par l’AME les samedi 15 et dimanche 16 mars 2008, au centre Djoliba de Bamako.
Ces journées ont vu la présence de plusieurs centaines de personnes, dont des travailleurs sans-papiers expulsés, des refoulés (notamment aux frontières algérienne, lybienne, marocaine…), des militants associatifs, syndicalistes et politiques, du Mali comme d’Europe, ainsi que des journalistes.
La délégation de Droits devant !! est intervenue à deux reprises dans les débats : - sur le thème des nouvelles lois sur l’immigration dans l’Union Européenne, nous avons exposé plus particulièrement la situation française, en dénonçant le caractère profondément raciste de la politique actuellement menée par le gouvernement de Sarkozy, notamment sur la question des listes de métiers ouverts aux étrangers. Nous avons également souligné la contradiction qui se développe progressivement entre la politique idéologique du gouvernement, et les demandes pragmatiques d’une partie du patronat français ; - sur le thème des luttes actuelles des migrants, nous avons évoqué les différentes luttes que nous menons en France – avec les camarades de la CGT – autour de la régularisation des travailleurs sans-papiers, et notamment la grève victorieuse des cuisiniers sans-papiers du restaurant la « Grande Armée ».
Signe de l’importance de l’enjeu de ces deux journées : le Ministre des Maliens de l’Extérieur était représenté tout au long des débats par son chef de cabinet. Ce dernier est intervenu à plusieurs reprises pour défendre la politique de son gouvernement et jeter les premières bases, moyennant quelques subsides financiers, d’une gestion plus « humaine » des expulsés et refoulés en requérant le concours et l’expérience de l’AME. Il n’a toutefois pas réussi à convaincre la majorité des participants, qui n’ont eu de cesse de dénoncer la politique de collaboration et de soumission du gouvernement malien au gouvernement français.
Les deux journées de débat se sont soldées par une déclaration finale, soutenue par l’ensemble des organisations participantes, qui résume le contenu des débats et reprend l’essentiel de nos revendications. Cette déclaration a été largement diffusée sur les réseaux électroniques et dans la presse écrite malienne.
Echanges avec les organisations maliennes
Ce voyage à Bamako fut également l’occasion de retrouver des mouvements avec lesquels nous avons organisé des mobilisations bilatérales autour de revendications communes.
La première de ces associations fut bien entendu l’AME (à la refondation de laquelle Droits devant !! a participé activement lors du FSM de janvier 2006, lui apportant dans la foulée un soutien financier de départ, notamment pour la location de ses locaux actuels), avec qui nous avons cheminé pendant tout notre séjour. Nous avons ainsi retrouvé, parmi d’autres, le président de l’association Ousmane Diarra – qui nous avait accompagnés au Forum Social Mondial de Nairobi en 2007 – et le secrétaire général Mamadou Keita. Les camarades nous ont informés du travail constant et pénible qu’ils font pour accueillir les expulsés à l’aéroport à Bamako et pour leur venir en aide par la suite (y compris en leur fournissant un hébergement temporaire dans les locaux de l’association). Lors des discussions que nous avons eues avec eux, il est apparu que la question des droits sociaux liés aux cotisations versées en France par les travailleurs expulsés était centrale pour l’AME, et que cela pouvait constituer un axe de mobilisation très concret pour les camarades. L’idée a également été proposée de considérer l’expulsion d’un travailleur sans-papiers comme un véritable « licenciement administratif d’Etat », et de réclamer des indemnités en conséquence à l’Etat français. Nous avons également fait part aux camarades de l’AME de certains dangers qui pourraient les guetter : si l’assistance humanitaire aux camarades expulsés est fondamentale et doit constituer une activité centrale de l’AME, cela ne saurait suffire. L’association doit continuer, car tel fut le cas à de plusieurs reprises depuis sa création, de mener en parallèle sa lutte contre la politique du gouvernement français et la collaboration du gouvernement malien, en mobilisant les expulsés par le biais de revendications concrètes, notamment celles exposées ci-dessus. A défaut d’une telle mobilisation sur le terrain politique, le risque est de voir l’association instrumentalisée par le gouvernement malien qui pourrait ainsi se défausser sur l’association de ses obligations d’assistance aux expulsés et d’exigence de régularisation des travailleurs sans-papiers en France. Le gouvernement français pourrait de son côté faire valoir « l’humanité » de sa politique, car ayant contribué à la mise en place de structures censées accueillir plus « dignement » les expulsés. Concernant l’Europe, la détermination des gouvernements à vouloir gérer le problème obsessionnel du « contrôle des flux migratoires », en privilégiant notamment l’immigration choisie, va de facto entraîner l’amplification des licenciements et des expulsions de travailleurs sans-papiers installés au Nord, lesquelles se feront avec la collaboration toujours plus « monnayée » de gouvernements du Sud. Dans ce contexte, il est prévisible que, de concert, ces gouvernements tentent d’instrumentaliser des associations type AME et des ONG spécialisées pour organiser des campagnes de dissuasion envers les candidats à l’émigration et instaurer une gestion plus « présentable et acceptable » des refoulés et des expulsés. Face à ces politiques du pire, une mobilisation accrue pour la régularisation de tous les travailleurs sans-papiers, contre les expulsions, pour la récupération des droits des expulsés, et, plus largement, pour la libre circulation et installation des personnes, est essentielle.
Avec la CGT, nous avons également organisé une réunion avec les camarades du mouvement des « Sans voix » au Mali (membre du réseau No Vox[2]), avec qui nous avons renoué contact après notre rencontre au Forum Social Polycentrique de Bamako en 2006. Les camarades nous ont informés qu’ils avaient travaillé à l’extension de leur mouvement en Afrique, notamment au Bénin, au Cameroun, au Togo, au Burkina Faso et au Niger. Nous avons eu des échanges sur la situation politique au Mali, notamment sur la question de la cherté de la vie (qui est actuellement l’objet de mobilisations importantes au Burkina Faso). Les camarades ont longuement insisté sur la très forte augmentation des prix au Mali, entraînant une paupérisation accrue de centaines de milliers de personnes. La situation est donc potentiellement explosive, mais le manque d’organisation de la population ne permet pas, pour le moment, l’émergence de revendications et de mobilisations concrètes dans le champ politique malien. Fassery Traoré, porte parole des ouvriers des mines d’or de Sadiola et Morila, était présent à cette rencontre. Il nous a fait un point suite aux 533 licenciements illégaux de ces ouvriers orchestrés en 2005 par la Somadex, filiale de Bouygues, l’un des principaux exploiteurs des gisements aurifères, soutenue par le gouvernement français et la complicité du gouvernement malien. A ces licenciements frauduleux, s’est ajoutée une répression implacable, amenant l’emprisonnement de 30 mineurs, dont 9 incarcérés sans jugement dans des prisons maliennes durant un an et demi. Aujourd’hui, 217 de ces mineurs, défendus par Me Amadou Diarra, sont encore mobilisés pour récupérer leurs droits, à commencer par les indemnisations qui leur sont dues. Les camarades des « Sans Voix » nous ont aussi fait part de leur intention d’organiser cette année un « Forum des Sans » aux alentours de Bamako.
RENCONTRE AVEC LA COALITION DES ALTERNATIVES AFRICAINES DETTE ET DEVELOPPEMENT
(C.A.D.) :
A cet égard, Mme Barry Aminata Touré, présidente, M. Dao Dounianté, directeur exécutif et Yoro Bi, un camarade ivoirien réfugié politique, qui nous ont accueillis, nous ont fait part de leur détermination à soutenir l’AME pour que celle-ci maintienne un engagement dans la durée auprès des expulsés en menant des mobilisations et actions collectives contre la politique du chiffre, colonialiste et esclavagiste du gouvernement français, à laquelle le gouvernement malien doit refuser de collaborer. Comme elle le fait depuis 5 ans, la C.A.D. sera l’un des principaux organisateurs du prochain « Forum des Peuples » qui aura lieu en juillet à côté de Bamako, qui verra la participation de nombreux mouvements internationaux, notamment d’Afrique.
Dernières (bonnes) nouvelles : la huitième session du comité franco-malien qui s’est tenue à Paris les 17, 18 et 19 mars derniers, au centre de laquelle se discutait l’accord bilatéral d’immigration choisie, n’a débouché sur aucune concrétisation. La prochaine session doit avoir lieu dans environ trois mois à Bamako. Nous appelons les camarades de l’AME, son comité de soutien et les partenaires français à une mobilisation bilatérale pour obtenir un retrait définitif de cet accord léonin.
Amara et Sébastien, Le 25 mars 2008, Pour Droits devant !!
L’enregistrement intégral de l’émission est disponible sur demande (sur CD audio ou au format MP3).
[1]
Rappelons que Droits devant !! est membre du réseau NoVox, réseau qui regroupe des mouvements militants d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique et dont l’objectif est de lutter pour les droits de tous les précaires et les « sans » : sans-emploi, sans-logis, sans-papiers, sans-terre…
[2]
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