actualité politique nationale et internationale
Interview de Jean-Pierre Page (deuxième partie)
R /Ancien responsable des relations internationales de la CGT, vous avez été en contact
avec les principaux leaders syndicalistes mondiaux. Quelles formes prennent les résistances à la mondialisation à travers le monde ?
Je suis toujours en contact et je consacre une bonne partie de mes activités à répondre aux sollicitations nombreuses que des syndicats m'adressent à l'échelle internationale. J'ai accumulé une
certaine expérience et une vision que je continue à partager avec d'autres militants! La CGT a toujours été une référence forte sur le plan international, faite de respect à l'égard de la classe
ouvrière française connu pour sa combativité et son esprit de résistance. L'engagement anticolonialiste, anti-impérialiste et antifasciste de la CGT, le sacrifice héroïque de ses militants, de
nombre de ses dirigeants, ont contribué à donner de celle-ci une image assez prestigieuse. Bernard Thibault a dilapidé cet acquis lié toute à la fois à notre histoire et à notre identité.
Le département international de la CGT qui fut pendant des décennies un des plus importants secteurs de travail de la confédération, a été quasiment liquidé au bénéfice d'une immersion dans la
bureaucratie syndicale bruxelloise. C'est là un gâchis considérable de voir une part de notre culture et de notre histoire syndicale réduite presque à néant! C'est d'ailleurs un sujet
d'étonnement et d'incompréhension dans bien des syndicats du monde et sur tous les continents. Même s'il subsiste certaines activités en particulier au niveau de fédérations ou de régions, on est
très loin de ce qui a existé et fut un sujet de fierté légitime.
Fort logiquement du fait de l'évolution qui a été la sienne la CGT a été admise à la CES, Viannet ayant accepté les quatre conditions fixés par la CFDT et la CES! Depuis, mais ce fut une
formalité, Thibault a fait rentrer la CGT, sans aucun débats interne véritable et par la petite porte, à la Confédération Syndicale Internationale (CSI) qui a succédé fin 2006 à la Confédération
syndicale internationale des syndicats libres (CSIL), instrument syndical des puissances occidentales pendant la guerre froide et à la Confédération Mondiale du travail(CMT), d'origine
confessionnelle soutenue par le Vatican!
Il y a évidemment une grande diversité au sein du Mouvement syndical international, diversité de situations, d'histoires, de pratiques militantes, toutefois ce que je constate c'est que
jamais autant qu'aujourd'hui le besoin d'internationaliser les luttes a été si nécessaire! Nous vivons une situation par certains cotés paradoxale: le syndicalisme international est en crise et
dans le même temps jamais l'exigence de solidarité internationale, d'internationalisme n'a été si forte! Cette situation contradictoire tient beaucoup au fait que les syndicats des pays
riches qui ont dirigé et dirigent encore le mouvement syndical international sont, pour paraphraser Enrico Berlinguer, arrivés à un point d'épuisement de leur démarche et de leur vision du
syndicalisme. Ce syndicalisme-là est sans aucune exception quasiment inaudible, assez déliquescent, marginalisant de ce fait les travailleurs et leurs intérêts. A contrario, on assiste depuis
plusieurs années, en particulier en Amérique latine et en Asie, à des renouvellements et des résultats importants. La dernière grève générale en Inde a mobilisé près de 60 Millions de
travailleurs. En Amérique Latine le mouvement syndical occupe une place originale dans ce vaste mouvement populaire qui a permis non seulement des changements politiques, mais, à travers ces
derniers, la récupération et le contrôle des richesses nationales au service de la justice sociale! Le mouvement syndical est ainsi au premier rang du combat pour l'indépendance et la
souveraineté nationale, et pour un contrôle populaire au travers de véritables pouvoirs de décisions et non des droits de contrôle comme c'est souvent le cas dans les pays industrialisés, droits
de contrôle qui sont des hochets que l'on accorde aux travailleurs et à leurs syndicats.
Si certains, notamment dans le mouvement syndical européen, continuent avec arrogance à se considérer comme un modèle, ils devraient réfléchir avec humilité à leur bilan et tirer les conséquences
de leurs actes. Depuis 25ans ils ne peuvent se prévaloir d'aucun résultats et ils ont perdu des millions d'adhérents comme c'est le cas en Allemagne, en Grande Bretagne et sans parler ici des
États-Unis, causant de ce fait un formidable préjudice à ceux qu'ils sont censés représenter! Fort heureusement il en va autrement dans beaucoup d'autres pays du monde, en particulier dans le
tiers monde!
R/ Pouvez-vous revenir pour nos lecteurs sur l'histoire de la Fédération Syndicaliste Mondiale (FSM) et de sa concurrente, la Confédération internationale des syndicats libres"
(CISL). Ces types d'organisation sont-elles encore d'actualité ?
Il y a dorénavant deux confédérations syndicales internationales : la CSI et la FSM! La CSI est issue de la fusion de la CISL et de la CMT. La CISL est le résultat de la scission de la Fédération
Syndicale Mondiale en 1949 sur une base anticommuniste et au tout début de la guerre froide, perpétrée par l'AFL-CIO et les dollars de la CIA, les TUC Britanniques, etc... La FSM avait été créé
en 1945 dans le contexte de la victoire sur le fascisme par la majorité des confédérations syndicales du monde. la CGIL italienne, tout comme la CGT française, les syndicats soviétiques, les TUC
britanniques ou encore le CIO des États-Unis étaient parmi les fondateurs!
La FSM longtemps la première organisation syndicale internationale en nombre d'affiliés a évidemment subi le contre-coup de l'effondrement de l'URSS et des régimes communistes d'Europe de l'Est!
Après une période de stagnation, il est intéressant de noter qu'elle occupe de nouveau une place originale en se revendiquant des principes du syndicalisme de classe et d'une démarche
anti-impérialiste! Organisée dans plus de 130 pays dont beaucoup de pays du tiers monde, elle compte plus de 120 millions d'adhérents ce qui en fait une organisation incontournable. Son congrès
de La Havane en décembre 2005 a constitué en quelque sorte un nouveau départ, en rupture avec les pratiques anciennes de cette organisation, que met en œuvre une une nouvelle direction, beaucoup
plus dynamique! Enfin sa crédibilité s'est renforcé par une démarche très unitaire et ouverte à des grandes centrales syndicales sans affiliation internationale, avec lesquelles elle travaillent
concrètement comme le CITU de l'Inde, le Zenroren du Japon ou encore la confédération des syndicats de Chine et bien d'autres! Cette évolution a contribué à son renforcement
particulièrement significatif avec la récente affiliation de la CTB du Brésil issue de la grande centrale latino américaine, la CUT !
Cela dit, une majorité d'organisations syndicales dans le monde n'appartiennent à aucune centrale internationale. Cela tient au fait que l'institutionnalisation du syndicalisme international ne
réponds pas aux besoins concrets de luttes et d'organisation à l'échelle mondiale comme au niveau des groupes transnationaux. Il y a un énorme besoin d'articulation depuis le local c'est-à-dire
depuis l'entreprise jusqu'au niveau international. Par ailleurs, le syndicalisme souffre d'une approche restrictive de sa vision du monde du travail, avec le développement de la précarisation, du
travail à domicile, du travail informel, du chômage, des millions et de millions de travailleurs échappent aux formes d'organisations traditionnelles d'un syndicalisme qui organisent
essentiellement ceux qui ont des droits et sont protégés par des conventions collectives. Pour lui, il faut donc s'ouvrir et de toute urgence à cette réalité d'une classe ouvrière qui a été
profondément bouleversée par l'offensive du Capital!
Comment le syndicalisme réfléchit-il à sa propre crise, à sa capacité non seulement à représenter le monde du travail tel qu'il est devenu, mais aussi à proposer une vision, une analyse syndicale
et globale de la mondialisation qui puisse déboucher sur des objectifs? Comment formule-t-il un projet cohérent, une alternative, et, par conséquent, la vision d'un autre monde possible qui ne
peut être celui de la soumission du travail au capital ? Ce débat nécessaire a eu lieu à La Havane, insuffisamment certes, mais, néanmoins, il a eu lieu ! En fait cette réflexion traverse toutes
les organisations syndicales et, parce que rien n'est uniforme, il est là une raison de plus pour encourager la discussion et ne pas chercher à répondre à des problèmes aussi fondamentaux par des
réponses uniquement organisationnelles et institutionnelles ! Il faut donc se garder d'une vision uniforme du syndicalisme. Comme il existe un débat dans la CGT, il en va de même dans toutes les
organisations syndicales et celles-ci sont loin de l'uniformité que l'on nous présente parfois. Aux USA, en Allemagne, en Italie, en Afrique du Sud ou au Brésil et dans bien d'autres pays il y a
des syndicaliste qui défendent des conceptions de luttes, de luttes de classes, démocratiques et unitaires même si les dirigeants de leurs confédérations se situent eux sur un tout autre
terrain!
En fait quels sont les choix qui se posent au syndicalisme ?
S'agit il d'humaniser la mondialisation, de la réguler dans le cadre de ce que les employeurs décident ou au contraire s'agit-il de contester les choix du capital, de remettre en question la
propriété et les pouvoirs de décision du lieu de travail jusqu'au niveau de l'État ?
A ces questions on serait bien en peine de trouver des réponses en termes d'objectifs et d'actions dans le « big bang » qu'avait annoncé la CISL, CMT, la CES et en France toutes les
confédérations CGT comprise avec la création de la CSI. Je constate d'ailleurs que dans les propres rangs de ces organisations de nombreuses critiques et des désaccords tout aussi nombreux
continuent à s'exprimer. Comme celle-ci venant d'un dirigeant de la CISL: « [...] il n'y a aucune analyse quant à la nature actuelle du capitalisme qui pourtant a conduit à un tournant au
détriment du monde du travail, aucune analyse de ce qu'est la classe ouvrière aujourd'hui ! Peut-on reconstruire la force du Mouvement dans la perspective d'une lutte avec le capital
transnational avec comme seule ambition pour la nouvelle internationale d'exercer plus d'influence sur la Banque Mondiale et le FMI ? »
Avec la profondeur de la crise le capital, qu'il soit français, européen ou international, partage au moins une même vision : le code du travail et les réglementations sociales sont autant de
carcans qui freinent la compétitivité. Il faut donner la liberté d'agir aux entreprises en se débarrassant de tout ce qui peut l'entraver. Ainsi au plan international, les négociations au sein de
l'OMC constituent un des lieux privilégiés de cette offensive. Après le G20 de Washington, l'accent est mis sur les responsabilités du FMI, si bien que l' Organisation Internationale du Travail
revendique depuis longtemps un nouveau partenariat avec cette institution en faveur d'une nouvelle gouvernance ! Qu'en disent et que feront les syndicats à l'initiative de ces projets rétrogrades
? Que proposeront-ils comme projets de lutte et comme alternatives ? Une campagne mondiale pour le travail décent qui débouche sur une mise en cause des conventions et normes sociales édictés par
l'OIT depuis sa fondation? Mais suivre cette voie ce serait pour le syndicalisme pratiqué vis-à-vis de lui-même une forme d'hara-kiri! Est-il prêt à ça ?
Il ne saurait y avoir de perspective pour le syndicalisme, a fortiori pour le syndicalisme de classe, sans qu'il revienne à des règles et à des principes, à des fondamentaux comme l'on dit
aujourd'hui!
- sans une attitude résolue face au Capital, c'est-à-dire une attitude fondée sur l'action encouragée, coordonnée, articulée en permanence au plan professionnel et interprofessionnel depuis
l'entreprise jusqu'au niveau national et international. Aucune forme d'action ne saurait être privilégié au détriment d'une autre. La négociation ne peut être que le résultat de l'action! On ne
saurait dissocier les objectifs les uns des autres quand c'est toute la politique du Capital qu'il faut confronter!
- il doit viser au rassemblement de toutes les victimes du Capital et sans exclusive aucune : les travailleurs avec droits comme les travailleurs sans droits, les jeunes et les plus agées, les
hommes et les femmes, les nationaux et les migrants.
- il doit rechercher en permanence l'unité sans a priori, et sans exclure qui que ce soit de l'entreprise à l'international et prendre des initiatives concrètes en conséquence.
- il doit être placé sous le contrôle des travailleurs eux-mêmes, leur consultation et le respect scrupuleux de leur pouvoir de décision.
- il doit être dans son fonctionnement, comme dans l'élection de ses dirigeants, représentatif des travailleurs et rompre avec la bureaucratisation, la corruption, l'institutionnalisation
et des comportements étrangers au mouvement ouvrier.
R/ L'Amérique latine est actuellement le cadre de nombreuses expériences politiques qui allient la construction du socialisme et la défense de l'indépendance nationale face à l'impérialisme
US. Vous vous êtes rendu plusieurs fois à Cuba, que pensez-vous des acquis de la révolution et de la situation économique et sociale dans l'île ? Les réformes entreprises par Hugo Chavez
commencent à porter leurs fruits au Venezuela? Que pouvez-vous nous dire sur les transformations au sein de ce pays?
Des changements rapides et profonds sont en train de transformer l'Amérique Latine et la Caraïbe. Parce qu'ils s'opèrent à travers une démarche globale c'est-à-dire : politique économique,
sociale et culturelle. Et ces changements ne sont pas sans faire réfléchir bien d'autres régions du monde! Après des siècles de colonisation, de pillage, de corruptions, de mise sous
tutelle par les États-Unis, d'années de répression barbare par des dictatures sanguinaires, la force et l'unité du mouvement populaire a modifié complètement la donne. Qui aurait pu imaginer
cela, en moins de 20 ans après l'effondrement de l'URSS? Non seulement Cuba et son peuple ont résisté avec héroïsme, mais cet exemple contagieux a encouragé tous ceux qui luttaient pour une autre
alternative, pour un autre avenir que celui décidé par le "Consensus de Washington". Décidément il n' y a que les batailles qu'on ne mènent pas qu'on ne gagnent pas.
Il y a bien sûr une grande diversité de situations, et les gouvernements de gauche ou de centre gauche qui se sont imposés ces dernières années à travers des élections ont tous en commun qu'ils
ont été portés en avant par de puissants mouvements populaires ou, par ailleurs, les populations indigènes ont joué un rôle considérable! Cela s'est fait dans un contexte marqué par l'agressivité
et la brutalité des stratégies impérialistes pour imposer leur suprématie au reste du monde. Celles-ci ont été mise en échec , l'infaillibilité des États-Unis s'est ainsi trouvée questionnée
comme jamais auparavant. Il ne s'agit pas d'idéaliser les choses, prendre ses désirs pour des réalités, mais ces changements sont indiscutables! Il est clair qu'en mettant en échec le traité de
libre échange des Amériques ( ALCA), les peuples d'Amérique latine ont imposé une autre vision des choses. Cette défaite de l'hégémonisme et de l'unilatéralisme a eu une valeur pédagogique sans
laquelle l'ALBA ( Alternative bolivarienne des Amériques) n'aurait jamais vu le jour. Il est donc possible de dire NON à Washington et de construire autre chose en comptant sur ses propres
forces!
C'est ce que font aujourd'hui la plupart des États latinos américains en reprenant en particulier par la nationalisation le contrôle de leurs richesses nationales que les transnationales,
particulièrement US et Européennes, exploitaient avec cynisme au détriment du développement des peuples de cette vaste région. Une attitude plus résolue face à la dette, le départ ou la prise de
distance du FMI et de la Banque mondiale; en 2006, Correa, président de l'Equateur a même déclaré "persona non grata" le représentant de la BM, une coopération sans précédent par une intégration
régionale plus poussée bilatéralement et multilatéralement, des initiatives comme la Banque du Sud ou encore de grands travaux à l'échelle du continent comme le gigantesque projet de
raffinerie "Abreu e Lima" entre le Venezuela et le Brésil, enfin une réorientation des relations internationales par le développement sans précèdent des relations sud/sud en
particulier avec l'Asie bouleversent complètement les données de la géopolitique !
Dans ce contexte, il est indéniable que le dynamisme d'Hugo Chavez, la fermeté dont il fait preuve et par-dessus tout la vision politique anticipatrice qui est la sienne contribue à favoriser ce
mouvement, mais il n'est pas le seul et il n'est pas seul! Rétrospectivement il faut vivre en Amérique Latine pour mesurer à sa juste valeur l'influence de la vision cubaine et la pensée, tout
particulièrement celle de Fidel Castro, qui a irrigué pendant un demi-siècle la pensée politique du continent. Elle prouve aujourd'hui toute sa validité à travers cette situation nouvelle.
Cent soixante-quinze ans après, le rêve de Simon Bolivar d'une unité latino américaine prend forme! Cela n'est pas tombé du ciel, c'est le résultat d'un combat pour la dignité, la
souveraineté, l'indépendance et la solidarité. Rien n'est jamais acquis de façon définitive, mais une chose est certaine, les peuples d'Amérique latine et de la Caraïbe sont plus forts, et même
si les inégalités sont indiscutables et si les défis sociaux sont considérables, les choses ont commencé a changé ! L'impérialisme d'ailleurs ne s'y trompe pas en multipliant les agressions, de
plan Colombie en plan Panama, de blocus économique en tentatives de coups d'état ou encore en recherchant par la partition et l'éclatement de certains pays la déstabilisation politique de
ceux parmi les plus déterminés dans l'affirmation et la défense de leur souveraineté. Pour l'heure cette stratégie a échoué et la solidarité latino américaine joue à plein comme on l'a vue
après l'agression de la Colombie contre l'Equateur!
Bien sûr, la lucidité commande de voir les choses en face. Le changement, a fortiori à cette échelle, n'est pas un long fleuve tranquille, il y a des attentes, des insatisfactions, des erreurs,
mais ce qui importe c'est la tendance des choses. Au Brésil où 50 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, il faut mesurer ce que représente l'arrivée de l'électricité
dans un foyer qui en a toujours été privé! Aujourd'hui, cent quarante-huit municipalités ont été déclarés "libres de l'alphabétisme" en Bolivie grâce à la solidarité cubaine et vénézuélienne.
Enfin, comment ne pas évoquer dans le domaine de la santé l'opération Milagros (miracle) qui a permis de libérer de la cataracte 208.000 malades de vingt-un pays latino-américains grâce, encore
une fois, à la solidarité Cubaine et Vénézuélienne. Comme le dit Fidel Castro « la guerre contre le sous-développement, la pauvreté, la faim est la seule guerre vraiment humanitaire. »
R/ Vous avez participé activement à la campagne du NON lors du référendum sur la constitution européenne. Pensez-vous que l'Europe technocratique de Bruxelles ait amélioré les conditions de vie
des travailleurs européens ? L'idéologie libérale qui domine dans sa logique de « réforme » conduira-t-elle à l'effacement définitif de nos derniers acquis sociaux ?
Il n'est pas de domaine où l'Europe ne soit synonyme de régression. Sur le plan économique c'est un véritable fiasco, la récession est partout à l'ordre du jour et la vassalisation
économico-financière vis-à-vis de notre suzerain, pardon partenaire, nous entraîne chaque jour un peu plus vers de nouvelles catastrophes dont les peuples européens payent l'addition! Le sommet
de Washington a, non seulement accouché d'une souris, mais on a vu comment Bush et son administration considérait l'Europe et son président, c'est-à-dire avec le plus profond mépris! Sur le plan
social l'Europe de l'emploi est une farce, certes tragique, il n'y a guère que la CES pour encore justifier l'injustifiable et se déclarer prête à négocier plus de libéralisation et de précarité!
Sur le plan politique l'échec de Lisbonne a vu sa confirmation après le référendum irlandais, et il y a fort à penser que si on généralisait ce principe démocratique de consultation des citoyens,
l'Union européenne tremblerait elle-même sur ses bases! C'est à un tel point d'ailleurs que le rapport Cohen-Tanugi intitulé " Euromonde 2015", rien que ça, préconise de modifier les
constitutions nationales parce que souligne l'auteur: "On ne peut plus faire de référendums nationaux"! Il suffisait d'y penser! Sur le plan de la sécurité, jamais l'Europe, depuis la Deuxième
Guerre mondiale, ne s'est trouvée confrontée à autant de risques de conflits! Au point dit-on que Sarkozy voudrait voir se calmer le jeu entre Russes et Étatsuniens avec cette affaire de
bouclier de défense antimissiles à laquelle, non sans raison, les Russes viennent de répondre! Sur le plan de l'élargissement à l'Est, même avec des mercenaires comme la plupart des régimes en
place, c'est très désordre, et si on ajoute l'irresponsabilité des présidents Ukrainien et Géorgien, on prend des risques très sérieux! Sur le plan militaire l'intégration total à l'OTAN dans le
dispositif et la stratégie des États-Unis propulse l'Europe aux quatre coins de la planète, comme en Afghanistan et avec les résultats que l'on sait.
Cette énumération je pourrai la poursuivre! L'Europe est un fiasco et est un danger à commencer pour les Européens eux-mêmes. Elle est à l'image de la crise du système capitaliste dont elle est
issue, et il ne pouvait en être autrement, technocratique ou pas! C'est la nature même de la chose qui produit de tels effets! A mes yeux, il n'y a donc pas d'arrangements possibles, sauf à
vouloir choisir le pire! Cela appelle des décisions politiques conformes à ce que les peuples attendent, et franchement aujourd'hui ce n'est pas du coté de l'Union européenne qu'ils attendent une
réponse à leurs problèmes et à leurs interrogations quant à leur avenir. A y regarder de plus près ce serait même plutôt l'inverse!
On dit qu'au dîner des chefs d'état à l'occasion du sommet du G20 à Washington, Georges Bush était flanqué à sa droite de Lula, à sa gauche de Hu Jintao et du roi d'Arabie Saoudite, et que le
président de l'Union Europénne était lui relégué en bout de table, mécontent disent les mauvaises langues. Sans commentaires!
R/ En France et en Europe, sur quelles bases pourrait se mettre en place une alternative au système capitaliste ? Celle-ci est-elle encore possible ?
Ce n'est pas la France et l'Europe seuls qui ont besoin d'alternative au capitalisme, c'est le Monde, l'humanité toute entière! Cette réponse c'est le socialisme, et lui seul peut relever les
défis auxquels nous sommes confrontés. Oui, plus que jamais, le choix est bien entre "socialisme ou barbarie"
ll le faut et c'est une responsabilité qu'il nous faut assumer, car au final dans des conditions différentes, mais partout ne sommes-nous pas confrontés à une même logique, celle du marché,
c'est-à-dire à la recherche du profit le plus élevé ? Ne sommes-nous pas, par ailleurs, confrontés aux mêmes adversaires ? Ne faut-il pas, par conséquent, affirmer cette exigence forte : « Le
monde n'appartient pas aux multinationales, il est le nôtre » et en tirer les conséquences en termes d'objectifs et de lutte ?
Prenons un exemple, celui du plein emploi pour tous et partout dans le monde. Il s'oppose à toute solution d'adaptation ou d'accompagnement. En fait, la généralisation du concept
d'"employabilité" a permis aux États-Unis de passer d'une société de pauvres sans emploi à une société de pauvres avec emploi. C'est ce que nous connaissons en France avec le CPE ! Il faut donc
prendre le contre-pied de ces orientations que l'on cherche à imposer au nom de la lutte contre le chômage et la pauvreté, et il faut le faire à partir d'une approche globale. Il en va de même
avec le problème des délocalisations ou de la défense des services publics !
C'est pourquoi, les peuples, les travailleurs, leurs organisations ont plus que jamais besoin d'internationaliser leurs luttes, d'articuler celles-ci depuis leurs lieux de travail, leurs
villages, jusqu'à l'échelle mondiale, en favorisant et en coordonnant leurs actions dans les groupes multinationaux à travers leurs syndicats, leurs partis comme à travers les communautés...
Il s'agit de construire et multiplier les réseaux, les contrepouvoirs face aux institutions supranationales, aux institutions financières, aux puissances hégémoniques qui s'arrogent le droit de
décider pour le monde. Il s'agit de se donner les moyens d'un vaste débat tout autant sur la stratégie que sur les contours qui devraient être ceux d'une société capable de mettre l'ensemble des
ressources productives du monde au service des besoins et des aspirations des travailleurs et donc des habitants de la planète.
Ce qui est décisif et radical dans cette situation, c'est que l'internationalisme aujourd'hui ne saurait se réduire à une pétition de principe, voire à une aspiration morale. Il doit se
concrétiser en termes d'engagements concrets, de comportements conséquents et déjà à partir des réalités nationales auxquelles tous sont confrontés. Pour le dire clairement, il s'agit de se doter
d'un programme et d'une pratique sociale effectivement internationaliste de telle façon qu'elle soit d'abord capable d'affaiblir les positions du capital dans son propre pays pour prétendre
avancer vers des succès globaux et continentaux.
Dans cet esprit, la solidarité internationale n'a d'intérêt que si elle peut contribuer à la mise en mouvement des travailleurs et des peuples et, par conséquent, à la réalisation de leurs
objectifs propres. Ce qui renvoie aux orientations, aux priorités, aux méthodes, aux moyens et aux formes d'organisations dont on disposent si l'ont veut prétendre peser sur la politique mise en
œuvre tant par les entreprises et les institutions que par les gouvernements.
Jean-Pierre Page