Les sans-papiers expulsés de la Bourse du travail en quête d'un point de chute stable
LE MONDE | 31.07.09 | 14h32 • Mis à jour le 31.07.09 | 14h32
Le silence règne encore dans le vaste hangar du 14, rue Baudelique dans le dix huitième arrondissement de Paris, mercredi 29 juillet. Il est 8 h 30. C'est ici qu'ont échoué le 17 juillet les
sans-papiers, brutalement délogés par la CGT de la Bourse du travail le 24 juin, et qui campaient depuis sur le boulevard du Temple.
La plate-forme de déchargement de cet entrepôt de 4 800 m2 récemment libéré par la Caisse primaire d'assurance-maladie (CPAM) a été transformée en un vaste dortoir où s'alignent des matelas posés
sur des palettes ou des cartons. A cette heure-ci, la plupart commencent à peine à s'éveiller, rentrés au petit matin après avoir travaillé durant la nuit, ou ayant veillé tard.
Petit à petit, le lieu va s'animer, les hommes se regroupant ici et là en petits cercles de huit à dix pour discuter autour d'un café. Les femmes, une trentaine, resteront, elles, un peu plus
longtemps invisibles, installées dans les seuls bureaux accessibles au premier étage d'une aile du bâtiment.
Cette nouvelle occupation a été préparée notamment par.... la CGT, du moins par son syndicat Nettoiement Ville de Paris et son union locale du 18e. "Il fallait leur trouver un lieu pour qu'ils
puissent souffler, se ressourcer et continuer à se faire entendre, échanger avec tous ceux dans leur situation", explique Jean-Louis Machecourt de la CGT-Nettoiement Ville de Paris.
De ce lieu, la Coordination des sans-papiers 75 (CSP 75), dont le mouvement est ici soutenu par les Solidaires, NPA, Attac et les Verts notamment, veut faire le "QG de tous les sans-papiers". Il a
d'ailleurs été rejoint par de nouveaux travailleurs sans titre de séjour. Sur place, la Coordination filtre tout de même les arrivants : tous les jours vers 11 heures, les occupants doivent se
soumettre à un appel et présenter leur carte de membre de la Coordination.
La rue Baudelique offre aux sans-papiers tout ce dont ils étaient privés boulevard du Temple : un toit, l'eau courante, des sanitaires. Mais "ce n'est pas un squat, nous n'accueillons pas les
personnes qui cherchent un logement", prévient Djibril Diaby, un des deux porte-parole du mouvement. "Il est important qu'il y ait une permanence du mouvement."
Le 10 juillet, la CSP 75 avait accepté de quitter le campement adossé à la Bourse du travail, boulevard du Temple, moyennant l'engagement pris par la préfecture de procéder à l'examen de 300
dossiers. Tous les évacués de la Bourse du travail n'ont pas souhaité suivre, refusant de se voir soutenus par l'"ennemi ", la CGT, et surtout s'estimant trahis par la sélection de 300 dossiers
communiqués à la préfecture. "Les délégués de la CSP 75 ont dressé une liste de noms tenue secrète et quand les premières convocations ont commencé à arriver, on a constaté qu'il y avait des
inconnus qui n'avaient jamais été présents ni lors de l'occupation, ni aux manifestations, ni sur le trottoir", raconte Haidara qui, avec un peu plus d'une soixantaine d'autres, se sont rebaptisés
CSP Solidaire de Paris et campent toujours boulevard du Temple. Pour eux, quitter le trottoir revenait à partir sans avoir obtenu gain de cause, sans un titre de séjour. "Examiner ne veut pas dire
régulariser. Nous ne cherchons pas à trouver un endroit pour dormir. Nous luttons pour avoir des papiers. Sur le trottoir, c'est là que nous sommes visibles !", insiste Haidara.
Sur les 300 noms soumis par la CSP 75 à la préfecture, 176 se sont vu adresser une convocation, avant même l'évacuation du boulevard du Temple. Toutefois seuls 10 ont été reçus par les services de
la préfecture et admis pour l'examen de leur dossier. Les 124 restants devront attendre avant de recevoir leur convocation. Pour la préfecture, en effet, "l'accord n'est pas respecté", puisque des
sans-papiers restent boulevard du Temple et qu'un nouveau local est occupé de manière illicite.
"Pour nous, l'accord est respecté, rétorque Djibril Diaby. Nous ne sommes plus sur la voie publique. Ceux qui sont restés devant la Bourse du travail ne font plus partie de la CSP 75." Le
porte-parole de la Coordination, laquelle représente majoritairement des travailleurs isolés, ajoute toutefois : "Notre nouveau lieu n'est pas fermé, il leur reste ouvert. Tout le monde ne peut pas
être régularisé en une seule fois. Cela se fera étape par étape. Mais nous luttons pour la régularisation de tous."
Ce nouveau QG peut-il tenir ? Saisi par la CPAM, le tribunal de grande instance de Paris a ordonné, mercredi 29 juillet, l'expulsion des deux porte-parole de la CSP 75 et "de tous les occupants".
"Le juge n'a pas supprimé le délai de deux mois normalement dû en cas d'expulsion alors que la CPAM le demandait. Et il a écarté les voies de fait et n'a pas prononcé d'astreintes", relève Jérôme
Hassid, avocat de la Coordination.
Cette dernière a annoncé qu'elle déposerait un recours mais celui-ci n'est pas suspensif.. Elle se dit cependant "sereine". "Nous ne sommes pas à notre première occupation, et nous savons qu'ici ou
ailleurs une occupation n'est jamais sans risque", relève Djibril Diaby, affirmant que tous sont déterminés à rester dans les lieux.
Jeudi 30 juillet, les sections CGT, CFDT et Solidaires de la CPAM de Paris ont fait part à la Coordination de leur intention d'intervenir auprès de leur direction pour qu'une discussion s'engage.