actualité politique nationale et internationale
RÉPONSE DE ANNIE LACROIX RIZ À BERNARD FISCHER SUR LE PACTE GERMANO-SOVIÉTIQUE ET QUESTIONS LIÉES, 30 AOÛT 2009
Le tambour du pacte germano-soviétique a commencé à retentir, après celui de Katyn il y a quelques mois, et à toutes autres occasions possibles (on ne manque pas d’anniversaires et
commémorations). Madame Marie Jégo, dont les jours et les nuits sont hantés par les bolcheviques, qu’ils soient ou non aux affaires, ironisait hier Le Monde sur « Moscou tenté de réhabiliter le
pacte », tranchant ainsi: « Signé le 23 août 1939 par Viatcheslav Molotov et Joachim von Ribbentrop, les ministres des affaires étrangères de l'URSS et de l'Allemagne nazie, le pacte “de
non-agression” s'est mué très vite en une alliance entre Staline et Hitler, prompts à dépecer l'Europe de l'Est et du Nord, de la Finlande aux pays baltes en passant par la Pologne. » Ce discours
aussi catégorique qu’erroné est conforme à la prose que Le Monde a livrée de longue date à ses lecteurs, son dossier constitué pour le cinquantième anniversaire de la mort de Staline ayant en
mars 2003 marqué un des sommets de cette activité notable du « quotidien de référence ». Mais il ne suffit pas à un employé du « quotidien des affaires Vedomosti […,] le journaliste Andreï
Kolesnikov », de donner dans le genre psycho tragique («Le cocktail Molotov-Von Ribbentrop est à détonation lente. Il explose dans la tête des gens. Il mutile la conscience de la nation russe »)
pour transformer une journaliste antisoviétique en historienne sérieuse.
J'ai dans Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2006, 671 p., réédité en 2007, et dans De Munich à Vichy, l’assassinat de la 3e République,
1938-1940, Paris, Armand Colin, 2008, 408 p., longuement étudié les questions internationales soulevées par ton courrier de ce jour : ce que tu appelles « la question des conséquences
effectivement [des] relations [germano-soviétiques] du point de vue d’un certain nombre de pays européens géographiquement intermédiaires, comme par exemple la Finlande, la Pologne et la
Tchécoslovaquie, c’est la fameuse question de la signature des accords de Munich et de l’annexion de la région des Sudètes par l’Allemagne de Hitler. En Pologne, il y a une question de vérité
historique importante par rapport à la question des massacres de Katyn. En Union soviétique, il y a la question des relations entre Staline et l’état major de l’armée rouge, par exemple un
certain Toukhatchevsky » lequel fut incontestablement coupable de haute trahison (voir les tables des matières et index, et sur l’affaire Toukhatchevski stricto sensu, Le choix de la défaite, p.
393-399).
Sur Katyn, on lira avec profit l'interprétation de mon collègue britannique Geoffrey Roberts, dans Stalin’s Wars: From World War to Cold War, 1939-1953, New Haven & London : Yale University
Press, 2006. Cet excellent ouvrage, comme tous ceux qu’il avait rédigés auparavant (The unholy alliance : Stalin’s pact with Hitler, Londres, Tauris, 1989, et The Soviet Union and the origins of
the Second World War. Russo-German relations and the road to war, 1933-1941, New York, Saint Martin’s Press, 1995), n'est malheureusement pas traduit en français, alors que tous les livres
accablant Staline (de sa naissance à sa mort) et son entourage sont traduits dans l'année qui suit leur publication : notamment les balivernes horrifiantes du publiciste Simon Sebag Montefiore
sur La cour du tsar rouge ou Le jeune Staline). On en trouvera écho dans la longue recension, « Geoffrey Roberts, Stalin’s Wars: From World War to Cold War, 1939-1953 : un événement éditorial »,
que j'ai mise sur mon site (www..historiographie.info) en 2007, ci-jointe, « Geoffrey Roberts, Stalin’s Wars, From World War to Cold War, 1939-1953 : un événement éditorial ».
Tu trouveras aussi dans mon article « Le PCF entre assaut et mea culpa : juin 1940 et la résistance communiste » (www.historiographie.info) également joint à mon courrier électronique, des
éléments de réponse à la polémique aussi inlassable qu’infondée sur le pacte germano-soviétique et ses conséquences sur le mouvement ouvrier international, en l'occurrence français. Cet article
visait démontrer la malhonnêteté d’une énième opération médiatique vouée à un immense tapage, le livre, pitoyable par l’absence d’information et de documentation originale, de Jean-Pierre Besse
et Claude Pennetier : Juin 40, la négociation secrète. Les communistes français et les autorités allemandes. Vénéré par Le Monde et Libération (entre autres), il avait logiquement trouvé grand
crédit auprès du PCF, accoutumé depuis qu’il a gagné sa respectabilité de membre de la « gauche européenne » (et renoncé du même coup à son identité communiste) à battre sa coulpe sur son très
honorable passé. De Munich à Vichy, largement consacré aux questions intérieures (et notamment à la répression anticommuniste), traite de l’aspect « français » du pacte germano-soviétique pour la
période qui précède celle de l’article.
Comme je l'ai rappelé hier à un ami belge qui me sollicitait à propos du pacte germano-soviétique, non sans évoquer les « perversions » présumées du stalinisme (terme intellectuel minimal, dans
la gamme des crimes et horreurs staliniens dont la population française, « européenne », etc. est abreuvée quasi quotidiennement), je n'ai pu faire publier la critique du livre très important de
Roberts « dans les présumés Cahiers d’histoire critique, héritiers (dévoyés) des Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes que j’ai accompagnés naguère, au motif que ladite revue
critique ne pouvait supporter de “couvrir” mon indulgence pour les Soviets : ce que j’ai écrit sur la Pologne des colonels et son rôle abominable dans l’entre-deux-guerres (Le choix de la défaite
et De Munich à Vichy), ce que Roberts, Carley et moi-même montrons de l’isolement diplomatique et militaire de l’URSS à l'époque de la “guerre d’hiver” donne un tout autre éclairage à la “tuerie”
alléguée que l’URSS aurait dû reconnaître et expliquer, si elle l’a bien commise (je conserve une sorte de doute, vu à la fois, d'une part, la nature de la décision et son caractère strictement
unique, et, d'autre part, l’absence de toute information archivistique internationale sur ces événements du début de 1940 – mais j’ai peut-être “raté” les bons courriers); de même qu’elle aurait
dû reconnaître et expliquer, au moins après la guerre, l’incontestable accord secret sur le “partage” germano-soviétique de 1939 des zones d'influence, Pologne incluse) » (extrait d’un courrier
du 29 août).
Je visais ci-dessus aussi l’excellent ouvrage de l’historien américano-canadien Michael Jabara Carley, 1939, the alliance that never was and the coming of World War 2, Chicago, Ivan R. Dee, 1999,
par bonheur traduit, 1939 : l’alliance de la dernière chance : une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre mondiale, Presses de l'Université de Montréal, 2001, au surplus disponible en
ligne. Carley déteste le commissaire du Peuple aux Affaires étrangères Molotov, auquel il prête selon la mode du temps tous les caractères de l’affreux stalinien borné; il regrette beaucoup son
prédécesseur Litvinov, remercié le 3 mai 1939 en raison à la fois du comportement des Anglo-Français et de ses propres illusions sur ces derniers; mais il reconnaît autant que Roberts (puis
moi-même) l’absence de responsabilité des Soviets dans l’événement du 23 août 1939, et le maintien strict de la ligne extérieure soviétique à l’ère Molotov.
J'ai appris hier, après avoir rédigé le message cité ci-dessus, que les autorités russes venaient de publier une série de documents sur la politique extérieure polonaise depuis 1934. J’ai cru
comprendre que ces textes comportaient les accords secrets entre Berlin et Varsovie, consécutifs à la signature de « l'accord d'amitié » germano-polonaise du 26 janvier 1934 (conclu pour dix
ans). Je les lirai avec d'autant plus de plaisir que les archives françaises et allemandes (notamment) des années 1933-1939 m’en ont déjà livré bien des détails. Rappelons que, auprès de
Pilsudski, le décisionnaire officiel polonais de l’événement, le colonel Beck, était un stipendié notoire de Berlin selon les archives originales diplomatiques et militaires françaises (c'est
aussi clair dans les allemandes publiées), et qu’il le demeura au-delà même de la défaite ignominieuse de la Pologne (aussi ignominieuse que la débâcle française).
Pilsudski l’avait fait chef de la politique extérieure polonaise depuis l’automne 1932, et Beck recueillit en mai 1935 la succession de son bienfaiteur (alors décédé) à la tête de la dictature.
Ces deux officiers d’une armée en ruines dès ses origines (voir le texte d’archives joint, « L’Armée polonaise au début des années vingt ») n’étaient que les mandataires des privilégiés polonais,
tels que « le prince Janusch Radziwill, un des propriétaires fonciers les plus importants non seulement de Pologne, mais de l’Europe entière » : soudé non seulement aux Junker allemands mais aux
grands sidérurgistes allemands, ce noble de naissance allemande fut un des principaux inspirateurs d’une politique pro-allemande qui signifiait la mort de la Pologne en tant qu’État, et d’une
dictature parfaitement adaptée, surtout depuis le coup d’État de Pilsudski de 1926, à « l’intérêt des grands propriétaires » (EMADB, renseignement militaire Depas 866, 17 juin 1935, 7 N 3024; «
Principales personnalités que pourra rencontrer » le MAE (Laval, lors de son voyage à Varsovie), note jointe à la lettre 247 de Laroche à Laval, Varsovie, 10 avril 1935, URSS 1918-1940, 982,
archives du MAE).
La Pologne du trio infernal Beck Pilsudski Radziwill passait pour un pivot du « cordon sanitaire » franco-anglais, ce qui lui avait valu en 1920-1921 l’octroi, grâce à l’aide militaire française,
via Weygand (et son adjoint de Gaulle), de la Galicie orientale pourtant promise par la « Ligne [ethnique] Curzon » à la Russie. Elle se mua en caniche du Reich hitlérien à partir de l'accord du
26 janvier 1934, sans abdiquer ses fonctions de chien de garde du « cordon sanitaire » utile à tous, « Alliés » occidentaux compris; ni de garant de la soumission du peuple polonais à une des
dictatures (régime convenant à particulièrement à la mission de « cordon sanitaire ») comptant parmi les plus sanglantes de l’entre-deux-guerres : dans le riche attirail est-européen français,
Varsovie se disputait à cet égard le premier rang avec Belgrade et Bucarest; on sait par ailleurs quel cas Paris, champion des « droits de l'Homme » alors comme aujourd'hui, fit de la «
démocratie bourgeoise » régnant à Prague. Le rouleau compresseur de la propagande nous a cependant seriné depuis les années 1990 que l’Europe orientale avait «retrouvé » avec la chute de l’URSS
et la libération consécutive des nations satellites esclaves « la démocratie » qu’elle avait perdue « depuis 1945 » (1918-1939, un paradis démocratique; 1939-1945, le nirvana démocratique).
On trouvera dans les deux ouvrages cités ci-dessus confirmation de mes affirmations qui peuvent sembler brutales, et notamment information documentée sur la participation directe des colonels
polonais, Beck en tête « vautours » ou « hyènes » selon les aimables qualificatifs de leurs complices allemands, français, anglais, etc. , à la liquidation de la Tchécoslovaquie, à celle de
la Petite Entente (théoriquement) anti allemande qui groupait Tchécoslovaquie, Yougoslavie et Roumanie, et à la persécution des juifs de Pologne. J’y apporterai des précisions supplémentaires et
présenterai de nouvelles sources dans ma contribution en vue du colloque international de Varsovie prévu à la mi-octobre sur la campagne de Pologne de 1939 (« La Pologne dans la stratégie
politique et militaire de la France (octobre 1938-août 1939) », colloque auquel participera Geoffrey Roberts.
Que la politique polonaise ait été conduite en complicité totale avec le Reich hitlérien n'atténue en rien, comme le montrent les dits travaux, l'écrasante responsabilité des dirigeants
économiques et politiques de la France, ivres d’antisoviétisme, aussi prompts à l'aplatissement devant l'Allemagne que leurs homologues polonais, et acteurs de premier plan dès 1938 de la
persécution des juifs de Pologne réfugiés en France (entre autres juifs étrangers), question traitée dans De Munich à Vichy . Notons que les dirigeants « républicains » avait laissé toute liberté
aux fascistes italiens et nazis allemands pour poursuivre leurs ennemis sur le territoire français respectivement depuis 1922-1923 et 1933 (voir Le choix de la défaite). Ceci vaut évidemment pour
les Apaiseurs de Londres et de Washington. La Pologne était une petite puissance soumise aux grandes puissances impérialistes, France alors incluse, et les responsabilités qu’assumèrent ses
dirigeants 1° dans les crimes commis contre les peuples
slaves (Polonais compris) et contre les juifs et 2° dans sa disparition en tant qu’État de 1939 à 1945 furent largement partagées par ses tuteurs étrangers. Pour ne citer qu’un exemple, ce n'est
pas la Pologne qui avait seule le pouvoir d’interdire à l’armée rouge l’entrée du territoire polonais en 1938 (pour sauver la Tchécoslovaquie) ou en 1939 (pour sauver la Pologne elle-même) mais
ses maîtres français et anglais, qui avaient en outre sur le papier « garanti » ses frontières en mars-avril 1939, et qui l’encouragèrent à traiter Moscou en « valet de ferme » selon l’expression
de Jdanov (juin 1939). Exactement comme les élites tchécoslovaques cédèrent, par souci de classe et par effroi de voir sauver leurs frontières par l’armée rouge, aux pressions exercées par Paris
et Londres pour obtenir d’elles la destruction de leur propre État.
Les dirigeants russes paraissent disposés, pour des raisons qui leur appartiennent, à aborder leur histoire nationale de l’entre-deux-guerres et de la Deuxième Guerre mondiale d’une façon plus
sérieuse que ce ne fut le cas depuis, non pas même la fin de l’URSS, mais l’ère khrouchtchévienne. Laquelle traitait avec un haut degré de fantaisie l’histoire des années 1920-1950, ainsi que
l’avait observé dès 1964 dans La Russie en guerre l’excellent journaliste et écrivain britannique Alexander Werth, père, longtemps russophile, du pape français d’une « soviétologie » érigée en
histoire des « crimes de Staline », Nicolas. L’historienne que je suis se réjouit de ce tournant perceptible depuis quelque temps, et apprécie au moins autant que s’annonce la fin de la phase
d’intoxication pure et simple qui a caractérisé les trois dernières décennies concernant l’URSS et son histoire. La citoyenne aussi. Les deux attendent avec impatience de savoir comment
l’idéologie dominante va nous rendre compte en mai-juin 2010 du soixante dixième anniversaire de la Débâcle française de mai-juin 1940, sur laquelle il y a tant à dire.
Bien cordialement,
Annie Lacroix-Riz
MESSAGE DE BERNARD FISCHER POUR LE FORUM DE DISCUSSION DU SITE DU COMITE VALMY
Vous trouverez ci dessous un message pour le forum de discussion du site www.comite-valmy.org suite à la publication par le site d'un message d'un journaliste russe relatif au soixante dixième
anniversaire du pacte germano soviétique.
Le 3 septembre 1939, il y a soixante dix ans, une semaine après la signature du fameux pacte germano soviétique, c'est l'invasion de la Pologne par l'Allemagne de Hitler, c'est le début de
la deuxième guerre mondiale.
Toute l'histoire de la deuxième guerre mondiale est contestable. Depuis soixante dix ans, il y a suffisamment de versions relatives aux principaux évènements de cette guerre, la signature
du pacte germano soviétique est effectivement un évènement important de cette guerre. Aucune nouvelle version ne sortira cette année ni de RIA Novosti ni de ce site ni de nulle part ailleurs et
aucun jugement moral dans aucun sens ne changera rien à l'histoire.
De mon point de vue, les questions les plus importantes sont les questions des causes de la deuxième guerre mondiale, la question de la situation politique en Allemagne entre
1933 et 1939, la question de la lutte contre le fascisme, la question de la politique du parti communiste allemand entre 1933 et 1939, la question des relations entre l’Allemagne et l’Union
soviétique entre 1933 et 1939 et la question des conséquences effectivement de ces relations du point de vue des gouvernements d’un certain nombre de pays européens géographiquement
intermédiaires, comme par exemple la Finlande, la Pologne et la Tchécoslovaquie, c’est la fameuse question de la signature des accords de Munich et de l’annexion de la région des Sudètes par
l’Allemagne de Hitler. En Pologne, il y a une question de vérité historique importante par rapport à la question des massacres de Katyn. En Union soviétique, il y a la question des relations
entre Staline et l’état major de l’armée rouge, par exemple un certain Toukhatchevsky.
Vous connaissez certainement ces questions et vous en avez certainement une opinion particulière. Ma seule question est la suivante. Combien d’historiens travaillent aujourd’hui par
rapport à ces questions, en Russie, en France ou bien dans d’autres pays ? Posons la question par exemple à Annie Lacroix Riz ou bien à Bruno Drweski.
Salutations militantes
Bernard Fischer