Pêcheurs d'hommes
LE MONDE | 13.09.07 | 16h22 • Mis à jour le 13.09.07 | 16h22
Ils ne se connaissent pas, ne se sont jamais vus. L'un s'appelle Pietro Russo, il est né en Sicile, au sud de l'Italie. Les autres,
Abdelbasset Zenzeri et Abdelkarim Bayoudh, sont tunisiens, ils viennent de Teboulba, région de Monastir. Ces trois-là sont de sacrés bonshommes. Sacrés marins aussi. Patrons de pêche, ils ont eu
l'occasion, le premier comme les deux autres, de recueillir, un jour de grosse mer, des migrants naufragés dont l'embarcation allait être engloutie par les flots démontés de la Méditerranée.
Justice - ou injustice - oblige, le Sicilien et les Tunisiens ne font pas l'objet du même traitement. Pour avoir repêché in extremis 28 émigrants, le 24 septembre 2006, dans le détroit de Sicile,
Pietro Russo et son équipage ont reçu une lettre de félicitations de la marine militaire italienne et ont été distingués, en 2007, par un prix de 10 000 euros, créé, à Rome, par le
Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), afin d'"encourager "les marins" à porter secours aux personnes en détresse en Méditerranée".
Abdelbasset Zenzeri et Abdelkarim Bayoudh, eux, se sont retrouvés... aux fers. Le 8 août, le capitaine du Mortadha et celui du
Mohamed-El-Hedi, ainsi que leurs cinq hommes d'équipage, avaient recueilli à leur bord 44 émigrants naufragés, au large de l'île de Lampedusa. Ils ont été jetés en prison le jour même et
y sont restés plus d'un mois.
Du jamais-vu en Italie. Pour avoir débarqué leurs rescapés - parmi lesquels neuf femmes, dont une enceinte, gravement malade, et deux enfants - en
Sicile et non en Tunisie, les sept hommes sont accusés d'avoir "favorisé l'entrée irrégulière d'étrangers" sur le sol italien. Cinq d'entre eux ont été libérés le 10 septembre. Les deux
capitaines sont assignés à résidence près d'Agrigente, sur la côte sicilienne. Leur procès, actuellement suspendu, doit reprendre le 20 septembre. Ils risquent entre un an et quinze ans de
prison.
"En sauvant ces gens, on a fait une belle chose. S'il fallait le refaire, je le referais !", lance à ses visiteurs Abdelbasset Zenzeri. Ce vendredi 7 septembre, une délégation de députés européens - les Italiens Giusto Catania (Refondation
communiste) et Pasqualina Napoletano (socialiste) ainsi que la Française Hélène Flautre (Verts) - ont fait le voyage jusqu'à Agrigente. Le préfet les reçoit, la prison leur ouvre ses portes.
Abdelbasset Zenzeri, barbe courte et yeux clairs, vêtu d'un pantalon de jogging, a apporté avec lui, dans la salle qui sert de parloir, quelques feuilles de cahier, sur lesquelles il a dessiné la
position des bateaux et rédigé, en arabe, sa version de l'affaire. Pêcheur, comme son grand-père et son père avant lui, le Tunisien, âgé de 37 ans, explique, réfute et accuse. On les suspecte
d'être de vulgaires passeurs, parce qu'il n'y avait, à bord du Mortadha et du Mohamed-El-Hedi, ni poissons ni filets ? La pêche au lamparo, rappelle-t-il, dans un français un
peu hésitant, mobilise généralement trois bateaux : deux sont équipés de lampes puissantes, qui attirent le poisson ; seul le troisième est muni de filets - c'est celui-ci, bien sûr, qui prend le
poisson et le ramène au port. Ce petit matin du 8 août, une fois passée la nuit de pêche, le bateau chargé de sardines, le Karimallah, était donc reparti vers les côtes tunisiennes,
laissant derrière lui le Mortadha et le Mohamed-El-Hedi. Ces derniers étaient censés l'attendre, jusqu'à la prochaine nuit de pêche.
C'est alors, raconte Abdelbasset Zenzeri, que le Zodiac est apparu. Surchargé, vacillant, ballotté par un "fort vent de nord-ouest". A la
vue des pêcheurs, plusieurs des passagers, Erythréens, Ethiopiens et quelques Marocains, se sont levés et ont crié en italien : "Aiuto ! Aiuto ! (à l'aide ! à l'aide !)" "L'avant du
Zodiac était déchiré : dix minutes de plus et il coulait !", assure le capitaine du Mortadha. Lui et son collègue du Mohamed-El-Hedi donnent aussitôt l'alerte, prévenant
les autorités tunisiennes et italiennes. "Nos bateaux se trouvaient à environ 40 miles de Lampedusa et à 130 miles de Teboulba." C'est donc vers les côtes italiennes que les deux bateaux
tunisiens feront route.
En attendant, il faut faire monter les naufragés à bord. Certains manquent de tomber à l'eau. Aussitôt, deux pêcheurs plongent. "On les a
sauvés, explique sans ambages Mohamed Amine Bayoudh, moussaillon de 20 ans et fils du capitaine du Mohamed El-Hedi. Dans ce coin, les courants sont forts et il y a parfois des
requins." Son copain Brahim Hamza, âgé de 25 ans, a sauté à l'eau, comme lui. Cet acte de bravoure, deux des rescapés du Zodiac, que nous avons pu rencontrer au centre de rétention de
Caltanissetta dans le centre de la Sicile, en témoignent. Nacir Mohamed, un Marocain de 29 ans, et Seenen Badraddin, un Soudanais de 25 ans, sont formels sur ce point. Tous deux assurent aussi
que les pêcheurs tunisiens ont bel et bien essayé d'attacher l'épave du Zodiac à l'arrière d'un des bateaux, afin de le ramener. Mais "la corde a lâché", expliquent-ils, et l'embarcation
a coulé. Quant aux soupçons de corruption des deux capitaines, ils se révèlent infondés. "Pas un centime n'a été versé", assure la porte-parole du HCR en Italie, Laura Boldrini, jointe à
Rome par téléphone, qui se dit "très surprise" du mauvais sort fait aux pêcheurs tunisiens.
"On sauve plus de 40 personnes et on se retrouve en prison : vous y comprenez quelque chose ?", s'étonne Mohamed Amine, ses yeux verts arrondis de colère. A cause de cette affaire, le jeune Tunisien, inscrit à l'Institut supérieur des études
technologiques de Mahdia, a raté la rentrée universitaire. "C'est la première fois que je vais en prison", soupire Kamel Benkhlifa, un autre des accusés d'Agrigente. Lui aussi jure ne
rien comprendre à ce qui arrive. Il peste contre l'Europe, sa police et sa drôle de justice. "Les migrants, le plus souvent, on en a peur", insiste-t-il, évoquant les récentes
mésaventures d'un pêcheur tunisien, un certain Farid, dont le bateau, à l'en croire, a été pris d'assaut et détourné par les passagers d'une patera qui a tenté en vain de rallier l'île de
Malte.
C'est que "le peuple de la mer", comme dit Giovanni Tumbiolo, président du Distretto produttivo della pesca - la plus grande association
de pêcheurs de Sicile, solidaire des pêcheurs tunisiens -, n'est pas fait que de saints et de héros... Déjà peu portés à sauver ces clandestins, qu'ils croisent de plus en plus nombreux, dérivant
sur la mer, les patrons de pêche risquent fort, avec le procès d'Agrigente, de ne plus les aider du tout. "L'effet dissuasif de cette affaire est un désastre", estime Hélène
Flautre.
"Porter secours aux gens, ça n'apporte que des emm... Le mieux, c'est de fermer les yeux", résume Vito Q., 45 ans, dont le bateau est amarré dans le port de Mazara del Vallo, à l'ouest de la Sicile. "Chaque heure perdue, c'est un filet
perdu", approuve son patron, qui préfère rester anonyme. "Et pour une nuit de pêche gâchée, c'est 1 000 à 3 000 euros qui s'envolent", précise Vito Q. Ils en savent quelque chose !
En dépit de leurs rudes paroles, ils ont repêché au soir du 3 septembre 48 migrants dont le Zodiac, privé d'essence, était en train de prendre l'eau au large de Lampedusa. Obligés d'attendre
l'arrivée des forces de sécurité (gardes-côtes, marine militaire ou brigade financière), les pêcheurs siciliens ont patienté une bonne partie de la nuit. Et encore ont-ils eu de la chance de ne
pas y perdre deux ou trois jours ! "On nous met dans les conditions de ne pas les aider", répète Vito Q.
Marin pêcheur depuis presque quarante ans, Francesco Asaro, 53 ans, natif lui aussi de Mazara del Vallo, se rappelle encore ce rafiot surchargé de
migrants auxquels ses compagnons et lui avaient donné de l'eau. "Le commandant ne voulait pas qu'on s'arrête. La nuit suivante, il y a eu une tempête : c'est sûr qu'ils sont tous morts, ils
n'avaient aucune chance." Parfois, des cadavres humains s'accrochent aux filets. "Généralement, on a ordre de les rejeter. Ce qui vient de la mer, on le rend à la mer : c'est ce que dit
le capitaine", soupire le marin.
Sara Prestianni, membre du réseau Migreurop, a interrogé pendant des semaines marins pêcheurs et migrants rescapés à Lampedusa. "Dans la
majorité des cas, ce sont les bateaux de pêche qui donnent l'alerte. Sans leur aide, constate-t-elle, les migrants sont fichus. D'autant que les conditions de traversée sont de plus en
plus difficiles : les gens partent désormais sans vivres, sans guide, parfois sans boussole, seulement munis d'un téléphone GPS qui, bien souvent, ne marche pas ou dont la batterie se décharge.
Beaucoup se perdent et font naufrage."
En Tunisie, la presse décrit les sept pêcheurs d'Agrigente comme les "otages" de l'Italie et de l'Europe. "Ce procès, à lui seul, a déjà fait
de nouveaux morts en mer", tempête le député européen Giusto Catania. "Il faut, non seulement, que les pêcheurs soient relaxés, mais que le président de la République italienne les
remercie de ce qu'ils ont fait", plaide sa consoeur Pasqualina Napoletano. Rendez-vous le 20 septembre, à Agrigente.
Catherine Simon