Pour Libération, même traitement. On a à peine dit bonjour qu’on entend : «De toute façon, cet entretien va durer
quarante-sept secondes puisque vous savez parfaitement ce que vous pensez de moi…»
Justement, non. On pensait trouver un homme heureux, titulaire d’un ministère tout neuf
qui correspond pile-poil à ses idées. On tombe à la place sur une personne mal à l’aise qui positive tant qu’elle peut. On lui demande s’il n’aurait pas préféré avoir le ministère de
l’Intérieur, comme le dit la rumeur. Il rassemble ses pensées, et répond posément, mains jointes : «J’ai bien conscience d’avoir un ministère emblématique au cœur de la
campagne.» Puis, droit dans les yeux : «Ça nécessite de ne pas se laisser impressionner par toute une série d’intermédiaires qui se croient prescripteurs d’opinion.» Là,
il se lève brusquement, saisit sur la cheminée un cadre où figure la une du quotidien auvergnat la Montagne avec ce titre : «De l’ultrasensible pour Hortefeux». Il tapote le
cadre du doigt : «Oui, c’est exactement ça, de l’ultrasensible !» Il est debout, s’agite entre son bureau et le fauteuil pour dégoter une autre publication à son sujet, se
rassoit. On reformule la question : «C’est un ministère casse-gueule ?» Du tac au tac : «A l’évidence, oui.» Un ton plus bas : «Ça touche à des réalités… A
certains fantasmes.» Un soupir, et un accès de nostalgie : «J’ai fait un gros boulot quand j’étais au ministère des Collectivités territoriales. J’ai vu tout le monde, j’ai
fait adopter un texte sur la fonction publique territoriale sans une seule voix contre.» C’était le bon temps.
Non, décidément, Brice Hortefeux a beau plaider que l’immigration est «à l’évidence le sujet majeur qui a permis à Nicolas Sarkozy
d’inverser la tendance pendant la campagne», on voit vite que la réalité qu’il vit aujourd’hui ressemble davantage à ce que décrit Etienne Pinte, député UMP des Yvelines : «Un
ministère hybride qui n’a pas de passé, pas d’histoire et qui est fait de bric et de broc. Il travaille avec un patchwork, des bouts de service.» D’où la nervosité du titulaire ?
Pinte, fervent adversaire de l’amendement ADN, résume le personnage comme «un garçon ambigu qui souffle le chaud et le froid. On ne sait pas sur quel pied danser avec
lui».
Hortefeux, natif d’une bonne famille de Neuilly, père de trois jeunes enfants, a vécu jusqu’à présent dans le sillage de Nicolas Sarkozy,
dévoué à ce politique prometteur depuis ses 17 ans. Leur modèle d’amitié asymétrique - Nicolas, devant, qui décide ; Brice, derrière, qui suit à son service - a été maintes fois
raconté dans les journaux. La politique produit de temps à autre de ces paires-là. Au fur et à mesure que la notoriété du fidèle second montait, il a été qualifié tour à tour de
«lieutenant», de «première gâchette», de «porte-flingue» de Sarkozy. C’est déplaisant pour l’ego, mais flatteur pour la virilité. Premier flic de France
aurait agréablement couronné le parcours.
Mais voilà, l’imprévisible Sarkozy a appris à bonne école qu’on ne faisait pas de cadeau à un ami de trente ans. Et collé Hortefeux au
ministère de l’Immigration, de l’Identité nationale, de l’Intégration et du Codéveloppement.
Comment démarrer enfin une carrière politique autonome avec un boulet pareil ? Pour un garçon qui rêve de piquer la mairie de
Clermont-Ferrand à une gauche implantée là depuis soixante ans, ce poste à faible teneur humaniste n’est pas la meilleure entrée en matière. Depuis une quinzaine d’années, Brice
Hortefeux prend racine dans l’Auvergne, d’où vient sa mère. Ce n’est pas simple : Giscard lui-même a chuté sur la mairie de Clermont et s’est fait éjecter il y a trois ans de la région.
Comment se bâtir une image potable quand, en quatre mois, se sont succédé polémiques, tests ADN et faits divers tragiques ?
Sur les deux affaires de sans-papiers qui se sont défenestrés, un adolescent russe et une femme chinoise, Hortefeux parle de
«désinformation», parce que la femme n’était pas visée par la police qui débarqua chez elle ce jour-là.
«Quant au jeune Ivan cet été, j’ai immédiatement accordé un titre de séjour à ses parents pour l’accompagner pendant toute sa
convalescence», plaide-t-il.
Tant qu’il suffisait de faire des appels du pied au FN pendant la campagne en évoquant la proportionnelle, le rôle du méchant ne dérangeait
pas Brice Hortefeux. Maintenant, il n’en veut plus : «Je ne suis pas le secrétaire d’Etat à la répression de l’immigration. On ne peut pas réduire mon ministère à la seule gestion
des expulsions.» Certes, il fixe des objectifs chiffrés aux préfets, et les morigène s’ils ne les tiennent pas. Mais il dit à Libération que c’est «seulement un signal
public», que «ce n’est pas satisfaisant» et qu’il «réfléchit à un autre système». Pour prouver sa bonne foi, il raconte l’impression que lui a laissée le regard
d’un adolescent lors de la visite du centre de rétention de Lampedusa, en Italie, «toute la peur et le désarroi dans ce regard…». Le récit a été servi à nombre de visiteurs. La
délégation de RESF l’a entendu, et celle de l’Eglise catholique - emmenée par Mgr Schockert, évêque de Belfort, et Stéphane Joulain, directeur adjoint de la Pastorale des migrants
- aussi. Procédé sincérité ? Le père Joulain ne veut pas en juger : «On ne va pas dans le for intérieur des gens.» Hortefeux est catholique, se dit «croyant».
«Mais il n’est peut-être pas prêt à entendre tout ce que l’Eglise a à dire», nuance le prêtre. Et ce que dit l’Eglise n’est guère favorable à la politique que mène le
ministre.
Cela ne l’ébranle pas. Lui est convaincu qu’il «écoute». Plus exactement, il dit : «J’écoute d’abord le peuple, pas les
élites.» L’intitulé du ministère a choqué les élites en question ? «Le peuple français a tranché», coupe-t-il. Il ajoute : «Je ne comprends pas comment l’identité
nationale, c’était formidable pour les pays colonisés et pas pour la France…» Parce qu’elle n’est pas colonisée, précisément ? Un blanc. On enchaîne. Les flux migratoires, les
impératifs des traités internationaux qui garantissent le droit à la vie de famille, toutes ces questions relèvent peut-être d’une complexité technique, juridique, que la majorité peine
à saisir ? Nouveau blanc. Puis : «Ecoutez, si vous considérez que la politique d’immigration depuis trente-cinq ans est un succès, il faut le dire. S’il y en a qui pensent que ça
marche très bien, qu’ils se lèvent et qu’ils le disent !» La réponse ne fait pas dans la complexité, elle. «Non, mais c’est la clarté, en revanche», pose-t-il. Et
là-dessus, on se quitte parce qu’on s’est tout dit.
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