Barack Obama : la leçon des ghettos
LE MONDE | 05.10.07 | 14h24 • Mis à jour le 05.10.07 | 14h25
CHICAGO ENVOYÉE SPÉCIALE
S'il revient de temps en temps ? Debra Strickland sourit, gênée. Non, on ne le voit plus très souvent dans les quartiers déshérités de
Chicago. Barack Obama est devenu sénateur, star médiatique, il rêve de la présidence des Etats-Unis. Quand il n'est pas à Washington, il habite Hyde Park, près de l'université, un quartier qui
fait l'effet d'une oasis en noir et blanc dans une métropole divisée. A Chicago, les Blancs vivent au nord, le long du lac. Les Noirs dans le South Side, ce "côté sud" qui détient, dit-on,
"la plus grande concentration d'Africains-Américains" de tous les Etats-Unis.
Peut-être viendra-t-il en novembre ? Debra Strickland a invité "Barack" pour la soirée annuelle de son association de développement social,
Developing Communities Project. "En 2004, il est passé,dit-elle. Mais nous avons été prévenus quand il tournait le coin de la rue." A l'approche des primaires qui doivent
désigner le candidat démocrate pour l'élection présidentielle de 2008, Barack Obama a fait répondre qu'il ne peut rien promettre. Mais ses anciens amis sont optimistes. Sur les chemins de
campagne, il ne manque jamais d'évoquer ses trois années de militantisme social dans le South Side. "C'est là que j'ai reçu la meilleure éducation que j'aie jamais eue", a-t-il dit dans
son discours de candidature en janvier. Un autre jour, il a fait allusion à ce qu'il y avait appris : "Vous pouvez regarder une carte : elle ne représente pas le territoire tel qu'il est en
réalité."
Debra Strickland occupe la fonction qu'exerçait Barack Obama lorsqu'il est arrivé à Chicago en 1985. Developing Communities Project venait de se
créer, à l'initiative d'un militant radical, Gerald Kellman, qui essayait de rassembler les Eglises, sans lesquelles rien ne peut se faire dans les quartiers. Juif, il avait besoin d'un jeune
Afro-Américain pour approcher les habitants. Barack avait 23 ans. Diplômé de l'université de Columbia, il travaillait depuis deux ans dans une entreprise de communication financière à New York.
Il aurait pu faire carrière dans le privé. "Moins de 10 % des jeunes Afro-Américains font des études de troisième cycle. Ceux qui ont des diplômes peuvent gagner énormément d'argent dans le
monde des affaires, relève Marilyn Katz, une ancienne activiste qui est aujourd'hui l'une des principales bailleuses de fonds de la campagne du démocrate. Rares sont ceux qui choisissent
le service public."
Mais Barack Obama avait l'âme militante et il voulait "donner une voix aux sans voix". Quand il a vu une petite annonce pour un job
d'animateur social à Chicago, la capitale de la conscience politique noire, il a embarqué ses affaires dans sa petite Honda. "Il était d'un idéalisme qui confinait au ridicule", a confié
plus tard Gerald Kellman. Le jeune homme n'avait pas encore redécouvert ses racines africaines, et se faisait appeler "Barry" plutôt que Barack, le prénom qui lui vient du Kenya de son
père. A Chicago, les aciéries venaient de fermer. Les Eglises essayaient de réagir à l'effondrement du tissu social. Le quartier comptait plus de 300 000 chômeurs. Mais la ville avait élu son
premier maire noir, Harold Washington, et le South Side était euphorique. La fierté rejaillissait sur tous.
L'annonce proposait un emploi d'"organisateur de communauté". Community organizer : un rôle important dans un pays où les partis
politiques font peu de travail militant en dehors des périodes électorales. L'organisateur de communauté est à la fois travailleur social, agitateur professionnel, éducateur de conscience
politique. Il essaie de faire naître les revendications, d'organiser la lutte. L'organisateur fonctionne selon les préceptes du sociologue Saul Alinsky, le théoricien du mouvement, natif de
Chicago : écouter les individus un à un pour discerner leur "intérêt propre". La masse ne peut se mobiliser que si chacun y trouve une satisfaction égoïste. "Quel que soit le souhait
de la communauté, vous l'organisez. Et le processus lui-même est censé produire des acteurs de changement, dit Marilyn Katz. Il y entre pas mal de manipulation, en fait."
Alinsky, auteur du manifeste du groupe (Rules for radicals), a étendu sa méthode après les émeutes raciales de Chicago, en 1964, quand les
Blancs avaient fui vers les banlieues. Des quartiers entiers se sont retrouvés sans commerces, sans banques, sans activités. "Toute une économie historique s'est écroulée, poursuit
l'activiste. Les groupes d'Alinsky ont commencé à devenir des entrepreneurs de substitution."
Ironie de l'histoire : seize ans avant Obama, Hillary Clinton s'est elle aussi intéressée à Alinsky. Née à Park Ridge, dans la banlieue nord-ouest
de Chicago, étudiante à l'université Wellesley, elle a consacré sa thèse au sociologue en 1969 : Une analyse du modèle Alinsky (pendant ses années de "First Lady", la thèse a été
maintenue sous scellés, à la demande de la Maison Blanche). Le maître, qui vivait toujours, lui a même offert un job, mais elle a décliné. A des époques différentes, Hillary Clinton et Barack
Obama, les deux rivaux d'aujourd'hui dans la course présidentielle, ont tiré les mêmes conclusions de leur engagement militant : le système peut être changé de l'intérieur.
En 1985, Barack Obama circulait dans Roseland, l'ancien jardin des immigrants hollandais de Chicago, devenu à 95 % africain-américain. Aujourd'hui,
Debra Strickland parcourt les rues bordées de pavillons de briques jaunes dans sa BMW noire. "Tout a changé et rien n'a changé", comme l'écrit Jonathan Alter, un enfant de Chicago devenu
journaliste à Newsweek. Le quartier compte 135 000 habitants. La municipalité a construit ou rénové des milliers de logements sociaux. Plusieurs dizaines d'associations, comme Developing
Communities Project, s'occupent de réhabilitation, d'éducation, de prévention, avec le financement de fondations philanthropiques. Des ruches sont installées dans les terrains vagues pour faire
du miel qui sera vendu dans les marchés. Des comptes en banque sont ouverts aux habitants pour les habituer à épargner (un tiers d'entre eux n'en ont pas).
Aujourd'hui comme hier, 40 % des habitants sont au chômage. Et quand Debra Strickland interroge les gens sur leurs préoccupations, "la réponse
est la même que du temps de Barack, dit-elle : les jobs, la couverture médicale, la criminalité." N'était le panneau "Vitesse limitée. Gangs interdits", dans la journée, la
100e Rue respire la banalité. La nuit, son surnom est "Murder Row". L'"allée du Meurtre". En juillet, Barack Obama a poussé un cri d'alarme : 32 jeunes des écoles publiques de Chicago
ont été tués pendant l'année scolaire 2006-2007. Plus que le nombre de soldats originaires de l'Illinois tombés pendant la même période en Irak.
Altgeld Gardens, dans le Far South Side, est un autre ghetto encore plus au sud. Il est fait de parpaings gris mais porte le nom de "jardin" parce
qu'il longe une rangée d'arbres qui cache les dépôts d'ordures. Hier, Barack Obama s'y battait contre l'amiante. Une femme du quartier avait découvert que la municipalité rénovait discrètement la
maison du gardien sans se soucier de savoir si les autres logements étaient contaminés. Aujourd'hui, les travaux ne sont pas encore terminés. Après cinq ans de réclamations, une bibliothèque a
ouvert. Elle est toute neuve, protégée par des caméras. A l'intérieur, les enfants sont assis sagement devant une demi-douzaine d'ordinateurs. Mais le quartier a toujours le même surnom : "Toxic
Donut", le "Beignet toxique", parce qu'il est entouré par 53 dépôts de déchets nocifs.
En 1986, Barack Obama s'efforçait d'obtenir l'implantation d'une "job bank", une agence pour l'emploi, dans le quartier, pour éviter aux chômeurs
les longs déplacements vers le centre-ville, en l'absence de transports en commun. Aujourd'hui, le métro n'a toujours pas gagné le Far South Side. Developing Communities Project en a fait sa
revendication principale : l'extension de la "ligne rouge" jusqu'à la 130e Rue. "Ils essaient d'isoler les habitants à faibles revenus du reste du monde", accuse Debra
Strickland. En vingt ans, il y a quand même eu quelques progrès. L'association a reçu des fonds pour financer des études de faisabilité. Dans ses bureaux, situés dans les locaux de l'Eglise
méthodiste de Wesley United, la directrice expose divers plans et maquettes : le quartier rêve de l'éventuelle future gare qui desservirait le Sud.
Loin du South Side, Barack Obama a installé son quartier général de campagne dans les beaux quartiers : 3 000 m2 au 11e étage
d'une tour de Michigan Avenue, à quelques centaines de mètres du Magnificent Mile, la rue qui est à Chicago ce que la 5e Avenue est à New York. L'endroit est très banal, peuplé du même
personnel que les bureaux démocrates ou républicains de Washington, invariablement jeune, impersonnel et blanc. Ceux-là s'occupent de la communication nationale, du site Web...
Pour faire passer le message à la base, Barack Obama continue de s'appuyer sur les méthodes d'Alinsky, rebaptisées "démocratie participative". Les
militants sont conviés à des stages de formation, appelés "Camp Obama", qui "utilisent les mêmes techniques que lorsqu'il était organisateur dans le South Side". On leur explique
"comment définir l'intérêt de chacun", l'objectif étant de transformer les stagiaires en "organisateurs pour Obama". Comme dit le pasteur Alvin Love, de Developing Communities
Project, l'élection présidentielle "c'est juste une communauté plus large à organiser".
Corine Lesnes