Banlieue d'essai
LE MONDE | 15.01.08 | 14h42 • Mis à jour le 15.01.08 | 14h42
Morad Aggoun avait 19 ans quand la ville s'est embrasée. Il faisait partie de ceux qui s'étaient improvisés porte-parole
d'une cité et d'une génération en révolte quand le quartier du Mas-du-Taureau, à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, avait connu trois nuits d'émeutes. Il a aujourd'hui 36 ans, et il est
cadre dans une fédération associative, père de trois enfants, bientôt quatre. Dans les rues rénovées du centre-ville, il désigne du doigt les nouvelles constructions, avec la résignation de ceux
qui ont déjà connu de nombreux "plans banlieue" : "Ils construisent, ils démolissent, ils reconstruisent. Mais les habitants sont toujours en galère."
Adel Hanachi, 21 ans au moment des émeutes, 38 ans aujourd'hui, et Morad Aggoun sont sans illusions sur la portée du prochain
plan, dont les grandes lignes devraient être présentées à Vaulx-en-Velin le 22 janvier par la secrétaire d'Etat à la ville, Fadela Amara. En octobre 1990, ils étaient des "jeunes de banlieue" qui
criaient leur colère au milieu des décombres et des carcasses de voitures calcinées, à la suite du décès d'un homme, Thomas Claudio, percuté par une voiture de police. Dix-sept ans plus tard, ils
sont moins jeunes, toujours de banlieue, encore en colère et largement désenchantés par des décennies de politique de la ville.
Le discours est un copier-coller de celui des années 1990 sur les questions de discrimination, d'intégration ou d'ouverture
des partis politiques aux candidats issus des minorités. Comme si rien n'avait fondamentalement changé dans la société française.
Morad Aggoun, qui fut candidat d'extrême gauche aux municipales, aux cantonales et aux législatives (17 % des voix au
Mas-du-Taureau), s'interroge : "On nous traite encore de gens issus de l'immigration. Je suis de la troisième génération. On va dire que mon fils est de la quatrième ? Jusqu'à quand ?"
Adel Hanachi acquiesce avec la sagesse de celui qui a obtenu un bac + 5 et la gravité de celui qui a multiplié les "galères" professionnelles : "Quoi qu'on fasse, on a toujours l'impression
de rester des citoyens à part."
Pourtant, eux-mêmes reconnaissent que leur ville s'est profondément transformée. Depuis les émeutes de 1990, qui avaient
conduit à la création du ministère de la ville par François Mitterrand, Vaulx-en-Velin (42 000 habitants) n'a cessé d'être en chantier. La commune a bénéficié d'une incroyable liste d'opérations,
dont l'énumération laisse rêveur : zones urbaines sensibles, zones franches urbaines, grands projets urbains, grands projets de ville, rénovation urbaine, etc. "On a toujours été un
laboratoire,sourit un des nombreux jeunes qui tuent le temps dans un kebab au milieu du Mas-du-Taureau. Ils testent ici et, si ça marche, ils l'exportent dans d'autres
banlieues."
A coups de dizaines de millions d'euros, les pouvoirs publics ont rasé des barres d'immeubles délabrés, construit des
bâtiments neufs, réhabilité ceux qui n'étaient pas trop abîmés, aménagé des jardins et des parcs laissés à l'abandon, redessiné les rues et les avenues, renouvelé le mobilier urbain...
"Quelqu'un parti il y a quinze ans et qui reviendrait aujourd'hui ne reconnaîtrait pas le centre-ville. Tout a changé", assure Jean-Luc Vessot, âgé de 20 ans en 1990, 37 ans aujourd'hui,
responsable de la pépinière d'entreprises de la ville. "On aurait pu donner le nom de Thomas Claudio à une école ou un gymnase, tellement les émeutes nous ont apporté", rigole un ancien
militant communiste.
Paradoxalement, la transformation la plus spectaculaire n'est pas le fait des pouvoirs publics. Vaulx-en-Velin, qui avait été
habituée aux acronymes de la politique de la ville (ZUP, ZEP, ZFU) et aux noms de rue hérités de décennies de communisme municipal (avenue Thorez, Ho-Chi-Minh, etc.), voit désormais fleurir les
panneaux de célèbres promoteurs immobiliers (Kaufman & Broad, Nexity, Icade, etc.) vantant des résidences aux noms exotiques (Central Park, Cap vert, Terre-Neuve). Des photos du bonheur futur
"non contractuelles", comme le précisent les publicités, mais qui attirent : Nexity, par exemple, a réussi à vendre 133 de ses 159 logements neufs en trois jours en octobre 2007.
Le marché réussira-t-il à favoriser la mixité sociale là où les pouvoirs publics ont échoué pendant des décennies ? La hausse
continue des prix de l'immobilier pousse les familles des classes moyennes à migrer vers les villes plus populaires, nettement moins chères. Par un curieux pied de nez, les meilleurs ambassadeurs
de Vaulx-en-Velin ne sont plus les militants communistes ou les agents de la politique de la ville mais les commerciaux qui peuplent les espaces de vente d'appartements.
Dans les baraquements installés par les promoteurs au bord des terrains vagues où vont bientôt démarrer des chantiers, on a
réponse à tout. Surtout aux inquiétudes que pourrait soulever la mauvaise image de la ville, héritée des années 1990. Le chargé de clientèle ne ment qu'à moitié : "Il n'y a plus de problèmes
ici, il n'y a plus de quartiers. Ils vont raser les barres HLM et tout rénover. Et puis la plupart de nos acheteurs ne viennent pas de Vaulx mais des villes voisines." Dans le même
mouvement, il vous glisse sa carte de visite, des brochures et le plan des "derniers appartements" encore disponibles.
La mairie se frotte les mains. "Il y a dix ou quinze ans, aucun promoteur privé ne voulait venir. Aujourd'hui, non
seulement ils viennent mais on peut même leur demander de participer au financement d'équipements publics", note Maurice Charrier, jeune maire (communiste) en 1990, à nouveau candidat
(divers gauche) en mars, après vingt-trois années de mandat. Rien que sur les six prochaines années, quelque 5 000 nouveaux appartements devraient voir le jour dans la commune, participant à la
lente diminution de la proportion des logements sociaux (70 % du total des logements en 1990, 60 % aujourd'hui, 40 % dans l'avenir).
Mais les anciens de 1990 restent sceptiques. Ils n'ont pas oublié qu'une semaine avant le déclenchement des émeutes, la ville
était déjà présentée comme un modèle de réhabilitation. "A l'époque, on venait d'inaugurer le nouveau Mas-du-Taureau. Ça fait relativiser", se souvient Morad Aggoun. Le souvenir des
nuits de violences, de l'odeur du brûlé, des flammes embrasant le centre commercial, des affrontements avec la police appelle donc à une certaine prudence au moment où la ville est à nouveau mise
en avant pour sa politique d'urbanisme. "On nous vend aujourd'hui ce qu'on nous avait vendu hier,souligne Pierre-Didier Tchétché-Apéa, 40 ans, contractuel au conseil général de l'Isère,
qui fut le porte-parole du comité Thomas-Claudio et de l'association Agora. Depuis les années 1970, on pense que c'est en refaisant le bâti qu'on va changer les choses."
Sur le plan social, la situation est loin de s'améliorer. Malgré une légère diminution, le taux de chômage demeure deux fois
plus élevé que la moyenne nationale. Ceux qui travaillent ont souvent un emploi précaire. Le centre communal d'action sociale accueille toujours autant d'usagers, mais leur profil a changé.
"Avant, c'étaient surtout des accidentés de la vie, des personnes qui avaient rencontré des difficultés sociales ou professionnelles. Aujourd'hui, on voit beaucoup de salariés pauvres. Des
gens à temps partiel qui gagnent 500 à 800 euros par mois", s'alarme le maire.
La situation demeure préoccupante, en particulier dans le quartier du Mas-du-Taureau. L'après-midi, sur la place principale,
qui n'a pas encore été rénovée, entre les salons de coiffure, les marchands de kebabs et le hard discount, de nombreux jeunes "tiennent les murs". On discute, on plaisante, on
chahute, on s'interpelle, on s'ennuie ferme. Les garçons sont les plus concernés. "Moins qualifiés, plus souvent déscolarisés, ils ont plus de difficultés que les filles", relève Anne
Dufaud, la directrice de la mission locale.
L'accès à l'emploi est toujours aussi problématique pour les jeunes issus de l'immigration. Malgré la présence de quelque 2
000 entreprises à Vaulx-en-Velin. Malgré les innombrables dispositifs mis en place au fil des ans. "Vous êtes maghrébin, vous avez entre 18 et 30 ans, vous venez de Vaulx, vous êtes pas idiot
- eh bien, à diplôme égal, vous passez derrière le Français qui vient de Lyon", témoigne Mehdi, 29 ans, abonné aux contrats précaires. Les propos des jeunes ressemblent à ceux de leurs aînés
dans les années 1990. Comme si, sur le front de l'emploi, rien n'avait vraiment évolué.
Ces quelques centaines de jeunes hommes en situation de rupture professionnelle et sociale inquiètent. "Le dialogue avec
eux est très compliqué. Ils sont facilement dans la fuite ou la provocation. On a parfois envie de leur coller une taloche et en même temps on sent une très grande souffrance", témoigne le
maire. Ces "glandouilleurs", comme dirait Fadela Amara, continuent de se confronter durement avec les forces de l'ordre. Et si demain un jeune devait trouver la mort dans un accident
avec une voiture de police ? "S'il arrivait la même chose qu'à Clichy-sous-Bois ou Villiers-le-Bel, on pourrait avoir les mêmes conséquences", avoue Maurice Charrier. En matière de
politique de la ville, rien n'est jamais gagné.