En Colombie, tous derrière Alvaro Uribe !
LE MONDE | 16.03.08 | 16h30 • Mis à jour le 16.03.08 | 16h30
Tous les samedis, il arpente le pays à l'écoute des petites gens. En contremaître efficace, il résout leurs problèmes
les plus immédiats : la route à goudronner, l'égout à réparer, le centre de santé à construire. Les caméras filment, évidemment. Messianique et populiste, Alvaro Uribe dirige son pays comme il
gérait son latifundium, et la méthode plaît. Pour l'immense majorité de ses compatriotes, il est "le meilleur président que la Colombie ait jamais eu".
A Quito et à Caracas, le son de cloche est différent : le fidèle allié de George W. Bush est perçu dans les capitales
équatorienne et vénézuélienne comme "un pion de l'empire", "un danger pour la région", voire "un mafioso" et "un allié des paramilitaires". La France, elle, comprend mal l'intransigeance
du président colombien face aux guérilleros qui depuis plus de six ans détiennent Ingrid Betancourt en otage.
Alvaro Uribe fuit la presse étrangère, passe des heures au micro des radios de quartier. Auprès de ses électeurs, il s'est
forgé une image d'homme d'action qui prend des risques et assume ses responsabilités. Mais il s'est attiré les foudres d'un continent susceptible en matière de souveraineté territoriale en
faisant bombarder, le 1er mars, un camp des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) en territoire équatorien. En faisant abattre Raul Reyes, le numéro deux et négociateur des
FARC, il a pris le risque d'exaspérer les médiateurs qui tentaient d'obtenir la libération des otages. "J'ai donné la priorité à l'efficacité militaire", a avoué le chef de l'Etat au
cours d'une réunion informelle avec la presse.
"Les risques étaient bien calculés", pavoisent aujourd'hui ses partisans. Les "uribistes" sont fermement convaincus que leur président a gagné sur tous les plans. Raul Reyes
est mort et la crise diplomatique est jugulée ; Quito et Caracas se retrouvent sur la sellette, soupçonnés de complicité avec une organisation terroriste. La presse colombienne se fait l'écho de
ce "triomphe" du président. Personne n'a entendu Nicolas Sarkozy rappeler que "la démocratie se doit de combattre le terrorisme en respectant les règles de la démocratie".
Pour justifier une incursion hors de ses frontières, le président Uribe a invoqué la "légitime défense" et les besoins de la
lutte antiterroriste. L'argument a pesé, évitant à la Colombie une condamnation par l'Organisation des Etats américains. "Mais c'est l'appui de Washington qui a été décisif", avoue un
diplomate colombien. Le même craint que la formule du président Hugo Chavez : "La Colombie est devenue l'Israël de l'Amérique latine" n'ait fait mouche dans la région.
"Alvaro Uribe n'a pas pu bombarder l'Equateur sans le feu vert des Etats-Unis", rappelle l'analyste Pedro Medellin. Les Américains sont soupçonnés de jouer la carte de l'affrontement régional pour déstabiliser M.
Chavez, leur bête noire. Depuis la mise en place du Plan Colombie, en 2000, Bogota a reçu plus de 5 milliards d'aide militaire américaine.
"Uribe est un leader. Il nous a rendu confiance. Depuis qu'il commande, tout va mieux", résume Hector Barragan, un camionneur qui se dit "furibiste" - adepte de la "furie uribiste". En six ans de pouvoir, le président n'est
jamais passé sous la barre des 65 % d'opinions favorables. Il en était à 80 % à la veille de la crise diplomatique. "Et il doit maintenant en être à 110 %", ironise l'analyste Leon Valencia.
L'union sacrée a en effet joué en faveur du président.
Critiques, revers et scandales glissent. Cet "effet Teflon" à toute épreuve laisse perplexes les instituts de sondage et
désole les anti-uribistes - il y en a. Même le scandale dit de la "parapolitique" a épargné jusqu'à présent Alvaro Uribe. Plus de 40 parlementaires de la majorité présidentielle ont été mis en
examen pour avoir frayé avec les milices d'extrême droite, coupables d'innombrables crimes atroces. Vingt-deux d'entre eux sont sous les verrous.
Le sénateur Mario Uribe, cousin et mentor du chef de l'Etat, pourrait bientôt les y rejoindre. "Personne n'est responsable
de sa famille", rappellent non sans raison les "uribistes". José Obulio Gaviria, un des conseillers présidentiels les plus influents - considéré comme l'idéologue du régime - avait, lui,
pour cousin germain Pablo Escobar, le grand patron du cartel de Medellin tué en 1993. Personne n'est responsable de sa famille.
Les FARC restent les grands maîtres d'oeuvre de la popularité présidentielle. "Furibistes" et "anti-uribistes" sont d'accord
sur ce point. Echaudés par le long et stérile processus de paix engagé par le président Andres Pastrana, les Colombiens ont élu en 2002 un président musclé pour en finir avec la guérilla.
"Poigne de fer et grand coeur", disait le premier slogan de campagne d'Alvaro Uribe, triomphalement réélu quatre ans plus
tard. Entre-temps, la "sécurité démocratique" a fait ses preuves : une paix précaire est revenue dans les campagnes, les axes routiers ont été sécurisés, le nombre d'homicides et d'enlèvements a
diminué. Les statistiques officielles sont certes sujettes à caution. Mais, en politique, la confiance importe plus que les chiffres. Le chef de l'Etat reste convaincu que "le conflit armé
n'est pas la conséquence de la pauvreté, il en est la cause". Toute réflexion sur les privilèges et les devoirs des nantis a disparu du discours politique. La politique sociale a été
reléguée à un second plan. Priorité a été donnée à la protection des investissements privés et au budget militaire.
Mais Alvaro Uribe, c'est aussi un style de gouvernement. Ni cocktails ni yacht pour ce président qui a su se forger une image
d'homme pieux, austère et travailleur. Le chef de l'Etat se laisse rarement photographier au repos. Au cours d'une de ses innombrables visites officielles à Washington, il a été surpris en train
de déjeuner dans un fast-food.
Alvaro Uribe est originaire de la ville de Medellin, berceau de l'industrie nationale et des trafiquants de cocaïne. Dans les
années 1970, il y fait de brillantes études de droit. Jeune promesse du Parti libéral, il démarre sa carrière politique à une époque où les compromissions entre la mafia et les élites locales
étaient monnaie courante. En 1980, son père, éleveur de bétail, est assassiné par les FARC - le président se défend encore aujourd'hui de chercher vengeance. Pablo Escobar fait part de ses
condoléances dans le journal. "Je n'ai jamais été l'ami de Pablo Escobar, même quand cela était à la mode", a assuré l'année dernière le chef de l'Etat. Virginia Vallejo, qui fut
l'amante du mafioso, venait de raconter dans ses Mémoires les relations cordiales qu'entretenaient les deux hommes.
Après un détour par le Sénat, Alvaro Uribe est élu en 1995 gouverneur de son département, l'Antioquia. Sa gestion efficace lui
vaut l'admiration de ses électeurs, ses méthodes sécuritaires soulèvent un tollé chez les défenseurs des droits de l'homme. Le gouverneur Uribe promeut en effet avec enthousiasme la création de
coopératives privées de sécurité, qui viennent d'être légalisées. Déclarées par la suite inconstitutionnelles, les "convivir" ont contribué à l'explosion du paramilitarisme dans l'Antioquia. Un
diplomate colombien qui était à l'époque en poste à Washington raconte que "personne ne voulait y recevoir le gouverneur de l'Antioquia, trop lié aux paramilitaires". Les temps ont
changé.
Les chefs paramilitaires vaquent désormais à leurs activités de l'intérieur de la prison. Officiellement, ils ont démobilisé
leurs troupes. Trente mille hommes ont déposé les armes. Mais dans plusieurs régions du pays, des milices armées au service des narcotrafiquants se sont reconstituées. En application de la loi
Justice et paix, les chefs paramilitaires qui avouent leurs crimes ne passeront pas plus de huit ans sous les verrous.
Les mauvais esprits mettent en perspective ce généreux pardon offert aux criminels paramilitaires et la virulence avec
laquelle le président combat la guérilla. "Les premiers ont accepté le principe d'un cessez-le-feu, ils ont rendu les armes et ils avouent leurs crimes. Les guérilleros, eux, poursuivent
leurs activités criminelles. Dès qu'ils accepteront un cessez-le-feu, nous leur ouvrirons les portes de la négociation", rappelle le haut-commissaire pour la paix, Luis Carlos
Restrepo.
"Alvaro Uribe ne gouverne pas, il séduit et se garde bien de toute réforme structurelle qui pourrait affecter son capital
politique", juge le professeur Pedro Medellin. L'indispensable réforme en profondeur du système fiscal a été
repoussée aux calendes grecques. "Le président ménage tout particulièrement les grands groupes économiques liés aux médias", souligne Pedro Medellin.
"On oublie souvent que le président Alvaro Uribe a bénéficié d'une conjoncture économique particulièrement favorable.
L'opinion publique a attribué la croissance au succès de la politique sécuritaire du gouvernement. Mais toute l'Amérique latine a connu une croissance positive", ajoute l'économiste Mauricio Perez. Le pays reste le premier producteur mondial de cocaïne du monde. Mais la question du poids de
l'économie de la drogue dans le taux de croissance a, elle aussi, été éludée depuis longtemps.
Marie Delcas
Article paru dans l'édition du 16.03.08