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https://www.liberation.fr/checknews/voyages-de-presse-avec-larmee-russe-lci-france-2-et-lafp-declenchent-la-colere-de-kyiv-20220528_ILQVIKS5V5BCPOPQKTFVVO7XKA/

 

Voyages de presse avec l’armée russe, La Chaîne Info (LCI), la télévision française et l’Agence France Presse (AFP) déclenchent la colère de Kiev

Des rédactions françaises ont accepté des invitations de la part des forces armées russes pour pouvoir couvrir la dévastation de Marioupol ou la ville occupée de Kherson. Un positionnement éditorial assumé, mais qui suscite de vives contestations de la part des autorités ukrainiennes.

Samedi 28 Mai 2022

Des médias français bannis d’Ukraine, car accusés de jouer le jeu de Moscou, la menace a été formulée ces derniers jours par Kiev, en raison de la participation à des voyages de presse organisés par la Russie, contre lesquels les ukrainiens sont vent debout, rapporte plusieurs journalistes interrogés par Check News.

Ces derniers jours, plusieurs grands médias français ont en effet proposé à leurs lecteurs et téléspectateurs une plongée dans les territoires occupés par l’armée russe, en documentant par exemple l’état de ruine dans lequel se trouve maintenant la ville de Marioupol, trois mois après le début de l’invasion russe. « Les carcasses d’immeubles calcinés se dressent dans le ciel bas et pluvieux de la ville martyre de Marioupol », décrit ainsi l’AFP, dans un article du Dimanche 22 Mai 2022, « alors que les derniers défenseurs ukrainiens se rendent aux russes, de rares passants pleurent leur avenir perdu ». Dans le même temps, LCI nous emmenait dans les tunnels de Marioupol dans un site voisin de l’usine Azovstal, assiégée pendant de longues semaines par les forces russes. La deuxième chaîne de la télévision française, de son côté, racontait, Lundi 23 Mai 2022, la vie quotidienne à Kherson, sous occupation russe depuis le mois de mars 2022.

Le cadre de ces reportages, dans des zones contrôlées entièrement par les forces russes, c’est un voyage de presse, seul moyen pour les médias français de documenter la vie, et ce qu’il en reste, dans ces zones, mais c’est aussi le seul moyen d’éviter qu’elles ne soient couvertes que par des médias russes.

Ce cadre n’est pas caché. Il est par exemple explicité d’emblée dans le reportage de l’AFP, « les journalistes de l’AFP ont constaté l’ampleur des dégâts, Mercredi 18 Mai 2022, lors d’un voyage de presse organisé par le ministère russe de la défense ». Plusieurs passages de la dépêche précisent par ailleurs que les forces russes décidaient du programme des journalistes, « l’armée russe n’a cependant pas permis aux médias d’approcher l’immense aciérie, devenue le symbole de la farouche résistance ukrainienne. L’armée russe emmène ensuite les journalistes au zoo de la ville. Des lions, des ours et d’autres bêtes s’y dressent dans des cages sinistres, mais ils semblent en bonne santé ».

Comme l’AFP, la deuxième chaîne de la télévision française annonce la couleur dès les premières secondes du sujet, « c’est l’armée russe qui nous accompagne ». Idem pour LCI, qui multiplie les avertissements sur la nature des images et les conditions de tournage. En voix off, le journaliste prévient ainsi d’emblée que l’armée russe a convié la presse, au moment où les dernières poches de résistance tombaient, et que les journalistes sont donc escortés par des militaires russes, et il insiste, « voici ce que la Russie souhaite montrer aux médias internationaux, du matériel militaire étranger pulvérisé ».

Selon les journalistes concernés, c’est un des principaux intérêts de ces voyages de presse organisés par la Russie, connaître et comprendre ce que le Kremlin veut montrer, ce qui renseigne en creux sur ses objectifs.

Les autorités ukrainiennes ne partagent pas du tout cette vision. En fait, le courroux ukrainien a même causé un véritable incident diplomatique. « Les autorités de Kiev nous ont fait savoir qu’à partir de maintenant ils allaient monitorer les médias qui se rendent dans ces voyages et que nous pourrions être bannis d’Ukraine », rapporte le rédacteur en chef Europe de l’AFP, Karim Talbi, « nous avons réagi assez fortement pour exprimer notre position à l’ambassade d’Ukraine en France. Nous avons rappelé que l’AFP a documenté ce qu’il s’est passé à Boutcha et à Kramatorsk, que les photographies que le président Volodimir Zelensky partage sur les réseaux sociaux sont parfois des photographies de l’AFP et que les photographies que les ukrainiens ont montrées à l’Organisation des Nations Unies (ONU) sont aussi des photographies de l’AFP. Il y a eu un débat vif et franc avec l’ambassadeur qui expliquait en substance que les Russes vont chercher à utiliser notre présence pour légitimer la leur. Il a été convenu qu’il expliquerait notre position à Kiev. Depuis, nous n’avons pas encore eu de retour particulier des autorités ukrainiennes et nous pouvons, pour le moment, toujours travailler en Ukraine ».

Contactée par Check News, l’ambassade d’Ukraine en France confirme qu’elle suit cette situation de très près, « les médias français sont malheureusement surreprésentés dans ces voyages de presse et c’est l’AFP et France Télévision, donc des médias emblématiques français, qui sont invités par la Russie. Cela montre que le Kremlin a des objectifs de communication dans certains pays ».

La porte-parole de l’ambassade d’Ukraine, Alexandra Prysiazhniuk, tient à insister sur un point, « quand vous acceptez d’être accompagnés par l’armée russe, vous acceptez de ne pas voir certaines choses. En suivant l’itinéraire qu’ils ont soigneusement préparé, vous ne voyez pas de crématoires mobiles, ni de fosses communes. Vous n’avez pas les témoignages des victimes de viol et de torture. Vous voyez ce qu’ils vous laissent voir et donc vous montrez au monde ce qu’ils cherchent à vous faire montrer. Votre nom et la réputation de vos médias seront cyniquement instrumentalisés pour légitimer l’agression russe ».

L’ambassade ukrainienne reconnaît que filmer certaines situations est précieux en termes d’information, mais elle invoque une question de moralité, « imaginez un voyage de presse à Oradour-sur-Glane après les massacres », avance la porte-parole, en référence aux crimes perpétrés par l’armée allemande au mois de juin 1944 en France, « ces voyages de presse organisés par la Russie interviennent dans un contexte dans lequel nous avons les nerfs à vif et dans lequel nous avons beaucoup de mal à digérer les concessions, notamment faites par des médias renommés. Le pire, c’est que la propagande russe est gagnante quoi qu’il arrive. Elle nous met potentiellement dans une situation de devoir tenir une position forte vis-à-vis des médias qui acceptent ces voyages de presse, pour éviter la multiplication de ce type de reportages ».

Les reporters français interrogés par Check News estiment globalement que « ce n’est pas parce que nous sommes avec l’armée russe que nous ne pouvons pas faire un reportage intéressant », du moment que le statut particulier des images est explicité. « De toute façon, il n’y a pas d’autres moyen d’être à Marioupol que d’y aller avec l’armée russe », dit Karim Talbi de l’AFP, « à part avoir un correspondant qui vit dans les régions séparatistes et qui pourrait se déplacer, ce qui est rarissime. Si nous pouvions y aller de manière indépendante, nous le ferions, mais si nous n’y allons pas, nous n’avons pas de possibilité de raconter ce qu’il se passe à Marioupol. Depuis que la Russie a de nouveau envahi l’Ukraine, au mois de février 2022, nous avons tout de suite demandé, par le bureau de Moscou, à pouvoir suivre l’armée russe, ou au moins à pouvoir accéder aux territoires sous contrôle de l’armée russe. Deux jours avant le début de ce voyage de presse à Marioupol, l’armée nous a donné rendez-vous dans le sud de la Russie. Nous ne savions pas où nous allions ensuite. Ils nous indiquent où nous allons seulement quand nous sommes pris en charge et, même après, le programme peut changer à tout moment, presque d’heure en heure. Ensuite, quand nous sommes sur place, nous travaillons en toute liberté dans le cadre fixé. Nous ne pouvons pas nous balader. Nous n’avons pas nos propres véhicules, mais ils ne nous indiquent pas à qui parler et quoi filmer. Après, c’est sûr que, quand nous allons parler aux habitants, ils voient que nous sommes accompagnés par l’armée russe mais, même dans ces conditions, nous attrapons beaucoup de choses. Nous savons poser des questions, sans les mettre en danger. L’autre enjeu, c’est aussi d’avoir nos propres images, pas seulement les images du ministère russe de la défense. Bref, nous obtenons ce que nous pouvons obtenir ».

La pratique n’est d’ailleurs pas neuve. Avant l’Ukraine, l’armée russe avait déjà organisé des voyages du même type, en Syrie par exemple, là aussi dans une ville dévastée, à Alep. « L’AFP a toujours accepté les invitations, quelles que soient les armées. En Syrie, nous avons couvert les rebelles mais aussi l’armée de Bachar al Assad et l’armée russe », détaille Karim Talbi.

Reste que le terme voyage de presse est en général employé quand les journalistes sont invités par des entreprises pour des raisons promotionnelles plutôt que par des forces armées d’occupation. Lorsqu’un journaliste accompagne une unité militaire, nous parlons généralement de journalisme embedded. L’AFP préfère la première expression, « nous utilisons le terme embedded lorsqu’un journaliste suit l’armée américaine ou française, parce qu’il y a un côté immersion avec les soldats, qui vont échanger avec le reporter. Nous parlons de voyage de presse puisqu’ils ne nous ont pas vraiment parlé. C’était plutôt sur le mode tour-opérateur. D’ailleurs, l’armée russe n’organise pas d’embedded sur le mode de l’immersion. S’ils nous invitaient, nous le ferions ».

Ce n’est pas la première fois que les conditions de reportage d’un média français font parler. Comme Libération le racontait à la fin du mois de mars 2022, une équipe de la première chaîne de la télévision française avait déjà pu tourner à Marioupol avec l’aval de Moscou. Guillaume Debré nous avait précisé que « si le reportage à Marioupol n’était pas embedded à proprement parler, il y avait l’armée russe autour. La journaliste Liseron Boudoul est basée à Donetsk depuis le début du mois de février 2022. Elle a pu entrer dans le quartier nord-ouest de Marioupol par la voie de l’oblast de Donetsk, grâce à ses propres contacts et moyens, jusqu’à un point stratégique où elle a donc suivi des soldats russes, mais ils ont eu une autorisation c’est sûr, nous n’allons pas seuls à Marioupol ».

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